LULU LA PRALINE

( 20 min de Lecture / 4 chapitres )


Chapitre 1 : « La boulangerie La Praline » 

 

Il était une fois Lulu. Son vrai prénom, c’est Lucie, mais à l’école, tout le monde l’appelle Lulu la Praline, depuis que sa mère, Enora, tient la boulangerie du quartier. Depuis quelque temps, même les clients se sont mis à la surnommer ainsi.                                                                         

—  Maman, pourquoi les gens m’appellent tous comme ça ?!

—   Oh, il ne faut pas te vexer... tu sais, quand on donne un surnom à quelqu’un, ce n’est pas forcément pour se moquer de lui. Parfois, c’est parce qu’on l’apprécie beaucoup, ou bien parce que c’est plus court.

—  A l’école, ça les fait rire... Et puis, « Lulu », c’est pas plus court que « Lucie », non ?! 

—  C’est vrai. Mais laisse-moi te dire une chose : toutes les personnes spéciales ont un surnom. Ça veut dire que les gens se souviendront de toi, et ça, c’est plutôt une bonne chose.

« Spéciale », Lucie l’était. Les habitants du quartier prenaient toujours plaisir à venir chercher leur baguette à la boulangerie. Pas seulement parce que le pain y était excellent, mais surtout pour dire bonjour à la petite Lulu, coiffée d’une natte rousse. Lucie adore préparer les pâtisseries avec sa mère. C’est elle qui lui souffle des idées originales pour chaque saison des fêtes. L’an dernier, pour Halloween, les madeleines en forme de citrouille se sont vendues comme des petits pains. Pour pâques, les clients n’ont fait qu’une bouchée des œufs meringués. Les clients savaient que dans chaque dessert inédit, il y avait la patte de Lulu la Praline. Et puis, il y a autre chose... Lucie possède un don : elle devine toujours à l’avance les commandes des clients.  

Mais ce matin-là, un garçon du même âge que Lulu entre dans la boulangerie. Depuis le comptoir, la fillette l’observe. Ce n’est pas la première fois qu’elle le voit. Le garçon est passé plusieurs fois devant la vitrine, ces dernières semaines. Il s’arrête devant les fougasses aux olives, puis repart.  Il a l’air timide. Il regarde sans cesse autour de lui, en attendant son tour, comme s’il s’apprêtait à commettre un vol. Lulu reste fidèle à elle-même et entame la conversation : 

—    Salut. Moi, c’est Lucie, mais je préfère te prévenir à l’avance, tout le monde m’appelle Lulu la praline, et toi ?

—   Je m’appelle Thomas. 

—   Qu’est-ce que tu aimes comme gâteau, Thomas ? 

Le garçon hausse les épaules, sans répondre. Lucie continue un flot incessant de paroles.

—   Madame Turfan, la vieille dame de l’immeuble à côté, préfère les éclairs au café. Moi, je lui conseille plutôt ceux au chocolat noir, parce que comme elle n’a plus le moral depuis que son chien est parti au ciel, il lui faut quelque chose qui lui redonne la pêche, et y’a rien de mieux que le chocolat, dans ces cas-là. Monsieur Arnaut, le boucher, lui, il est plutôt mille-feuilles, mais ce qui lui conviendrait le mieux, c’est un croquant aux amandes, parce que ça fait moins grossir ! Mais bon, j’ose pas trop lui faire remarquer qu’il est gros, alors quand il vient à la boulangerie, je souris et je me tais. Tout ça pour dire que je trouve toujours le bon gâteau pour la bonne personne, je crois que c’est un don ! D’ailleurs, ma mère dit souvent « point trop n’en faut » et moi je réponds toujours « mais jamais pour les gâteaux ! », enfin bref, si tu ne me donnes pas au moins un indice, ça va être compliqué de deviner ce que tu préfè...

—   J’aime pas les gâteaux, répond Thomas, en coupant la parole à Lucie. 

—   Mais pourquoi viens-tu à la boulangerie, alors ?

—   Mon père m’envoie chercher une baguette de pain. 

La fillette se tait, intimidée par Thomas. Elle est habituée aux sourires des clients qui viennent lui demander conseil pour choisir leurs pâtisseries. Personne ne lui a jamais répondu sur ce ton. Malgré tout, Lulu ne s’avoue pas vaincue. Si cet étrange garçon revient demain, elle trouvera son gâteau préféré. 


Chapitre 2 : « Du chocolat »

 

Une semaine s’est écoulée lorsque Thomas réapparaît, une pièce dans la main, pour acheter sa baguette de pain. Lulu s’empresse de remplir une petite boîte en carton blanc, et de la ficeler avec un fin ruban bleu. 

—   Tiens, c’est pour toi, Toto. M’en veux pas si je te donne un surnom, mais ma mère m’a dit qu’on pouvait le faire quand on aimait bien une personne. Et comme tu es quelqu’un qui a l’air spécial, j’avais envie de trouver ce qui te correspondait. 

Thomas ouvre la boîte, et découvre trois gâteaux miniatures, tous plus appétissants les uns que les autres. 

—    Je ne savais pas du tout ce que tu aimais, alors j’ai choisi un moelleux au chocolat, parce que je ne connais personne qui n’aime pas ça, le moelleux ! Et puis comme tu ne souris pas beaucoup, un peu comme madame Turfan... je me suis dit qu’il te faudrait du chocolat ! Ensuite tu as une tartelette aux fraises si tu es plutôt fruits, ou bien la religieuse au café, si tu es du genre très gourmand. 

—   Reprends ta boîte et laisse-moi tranquille, à la fin ! Je t’ai dit que je n’aimais pas les gâteaux ! 

Thomas sort de la boulangerie sans sa baguette de pain. Même de dos, Lulu remarque qu’il essuie ses yeux. Maintenant, la fillette se sent terriblement mal, comme si elle venait de faire une bêtise. Sa mère, attristée de voir sa fille déçue, se met aux fourneaux et prépare une brioche-tortue aux pépites de chocolat. S’il y a bien une chose au monde qui puisse redonner le sourire à Lulu, c’est un bon goûter. 

—   Maman, qu’est-ce que je lui ai fait, à Thomas, pour qu’il soit en colère comme ça ? Je lui ai juste proposé des pâtisseries ! Même s’il n’aime pas, ça n’est pas une raison pour me parler mal ! Peut-être qu’il préfère les viennoiseries ? Je suis sûre que si je lui fais goûter ta tortue au chocolat, il ne pourra pas résister !

—   Ma chérie... n’as-tu pas envisagé qu’il puisse tout simplement avoir des goûts différents des tiens ?  

—   Mais maman... tous les enfants aiment les sucreries ! S’il n’aime pas ça, il doit avoir une bonne raison, et je ne comprends pas pourquoi il ne veut pas m’en parler.

—   Ma petite Lulu, tout le monde n’est pas comme toi. Tu ne peux pas demander à un inconnu de te raconter sa vie, juste parce que tu lui proposes un bonbon, tu comprends ?

—   Alors pourquoi la voisine du quatrième étage m’a raconté que quand elle était petite, ses bonbons préférés étaient les rouleaux de réglisse ? Et pourquoi je sais que le vieux monsieur qui passe ses journées au bar adore les Car-en-sac ?

Enora ne sait plus quoi répondre à sa fille. Elle aurait voulu lui dire que les clients se confiaient à elle parce que c’est une enfant, et qu’ils l’apprécient beaucoup, mais cela aurait sous-entendu que ce n’était pas le cas de Thomas. Les lèvres pincées, elle caresse la natte rousse de Lulu.

Chapitre 3 : « Nanny »

 

Lulu la praline n’a pas dit son dernier mot. La fillette entortille une mèche de ses cheveux bouclés entre ses doigts. Enora est en train de sortir une troisième fournée de fougasses, lorsqu’elle remarque cette expression qu’elle connaît bien sur le visage de Lucie.

—   Toi, tu as une idée derrière la tête... 

—   Où ça, maman ? Je ne la vois pas, répond Lulu en tournant sur elle-même.

Sa mère lève les yeux au ciel. Elle attrape sa fille par la natte et dépose de la farine sur le bout de son nez. Lucie éclate de rire, lorsque la clochette d’entrée de la boulangerie retentit. C’est Thomas. Lulu défroisse sa robe, l’air de rien. Elle fait semblant de ne pas l’avoir vu. 

—   Bonjour, Thomas, lance Enora en emballant une baguette de pain. Pas trop cuite, c’est bien ça ?

—   Oui, madame.

—   Lulu m’a dit que tu n’aimais pas les gâteaux, quel dommage ! 

—   Si... enfin... je ne les aime plus comme avant, voilà tout. 

—   Je comprends. Parfois, les goûts changent en grandissant. Tu es nouveau dans le quartier ? 

—   Oui. Mon père et moi avons emménagé il y a deux mois, juste avant les vacances d’été.

—   Oh, mais alors... c’est la rentrée pour toi aussi, aujourd’hui ? Tu ne risques pas d’être en retard ? 

—   Oui, c’est mon premier jour, mais je serai à l’heure, parce que j’habite dans la rue qui est juste derrière la boulangerie. 

Enora se tourne vers Lulu, qui nettoie une table pour la troisième fois, l’air de rien.

—   Lucie, tu veux bien accompagner Thomas jusqu’à l’école ? Ce serait sympa, c’est son premier jour...

Le sourire jusqu’aux oreilles, Lulu a du mal à cacher le rose sur ses taches de rousseur. Les deux enfants partent alors ensemble vers l’école. Sur leur chemin, ils croisent le boucher, à l’angle de la rue. 

—          Bonjour, monsieur Arnaut ! Vous allez chercher votre mille-feuilles, aujourd’hui ? demande Lulu.

—          Comment as-tu deviné ? Tu es très observatrice, dis-donc ! 

—          Je crois qu’il n’y en a plus, mais maman fait des croquants aux amandes qui sont sublimes ! Et en plus, ça fait même pas grossir ! Enfin... pour les gens qui devraient faire attention je veux dire... mais je parle en général, hein, pas forcément de vous. 

—          Sacrée Lulu la praline ! dit-il en éclatant de rire. Et bien dans ce cas, je prendrai les deux !

Thomas regarde Lulu avec insistance.

—   Quoi, qu’est-ce qu’il y a ? J’ai un bouton sur le nez ?

—   Tu es marrante, Lulu. Je ne sais pas comment tu fais pour parler comme ça aux gens, comme si tu les connaissais tous.

—   Ben, je les connais tous ! Ils viennent tous les dimanches à la boulangerie. Certains viennent tous les jours, même. Et toi, comment tu fais pour parler si peu ? 

—   Y’a pas grand-chose à faire, ça vient tout seul.

—   Tu es bizarre, Thomas. D’habitude, je devine toujours ce qu’il y a dans la tête des gens. Mais toi, je n’y arrive pas. Et puis, c’est la première fois que je vois un enfant qui n’aime pas les gâteaux.  

—   L’année dernière, là où j’habitais avant... ma grand-mère m’emmenait tous les mercredis à la boulangerie. Elle disait à mon père que ça la rassurait de m’accompagner, parce qu’il y avait beaucoup de circulation autour et que ça pouvait être dangereux. Moi, je savais déjà aller à l’école tout seul depuis des mois, en traversant la rue. Avec nanny, on s’asseyait toujours à la même table, et elle commandait deux thés à la menthe. Ensuite, elle me disait d’aller au comptoir et de choisir deux pâtisseries. Celles que je voulais. Une pour moi, et une pour elle. Son gâteau préféré, c’était la religieuse au café. Je savais qu’elle n’avait pas le droit d’en manger, parce que j’avais entendu mon père la gronder plusieurs fois. Que c’était mauvais pour sa santé.

—   Mais elle voulait quand même en manger ? 

—   Oui. Elle disait que c’était son moment à elle, avec moi. Et qu’elle voulait en profiter, parce qu’elle était vieille. Alors on mangeait notre gâteau, et on finissait jamais le thé parce qu’il était trop chaud. Nanny, elle était spéciale, aussi... elle portait toujours des gants, parce qu’elle était obsédée par les microbes. Et comme elle avait peur qu’on en attrape à la boulangerie, elle posait toujours deux petits napperons en dentelle par-dessus les assiettes, avant qu’on nous serve les pâtisseries.

—   Ma mère dit que quand on est spécial, les gens se souviennent de nous. Tu dois être triste d’avoir déménagé... tu ne peux plus voir ta nanny !

—   Ce n’est pas à cause du déménagement. Je ne peux plus la voir parce qu’elle est partie au ciel. 

—   Oh... alors c’est pour ça que tu n’aimes pas venir à la boulangerie ?  

—   Ils me rappellent que Nanny n’est plus là.  


Chapitre 4 : « Le plan de Lulu »

 

Aujourd’hui, Lucie n’a rien écouté à l’école. Elle a passé sa journée à penser à Thomas. Comment lui redonner le sourire ? Seize heures trente, la sonnerie retentit, Lulu est sur le chemin du retour. Les mains posées sur les lanières de son cartable, la tresse au vent, elle marche rapidement. La fillette est stoppée dans sa course lorsqu’elle entend son nom, crié au loin. C’est Thomas, accompagné de son père. « Alors c’est à ça que ressemble un papa... ouah, il ressemble beaucoup à Thomas...  », pense Lulu.

—   Bonjour Lucie, comment vas-tu ? demande le père. Thomas m’a beaucoup parlé de toi. 

—   Ah oui ? 

—   Mais tu as l’air d’être pressée, je ne veux pas te retarder ! 

—   Oui, désolée répond Lucie. Il faut que je rentre vite aider maman à la boulangerie ! C’est à la sortie de l’école qu’on a le plus de clients ! 

—   Oh, je comprends. Ça ne fait rien, une autre fois...

—   Une autre fois pour quoi ? demande Lulu, déçue de ne pas savoir la suite. 

—   Thomas voulait te demander si tu voulais l’accompagner pour son premier cours de judo, samedi après-midi ? Peut-être que ça pourrait te plaire aussi ? 

—   Oh... j’aurais adoré, mais je ne peux pas. Maman est toute seule, samedi, et elle a besoin de moi pour l’aider à la boulangerie. Pourquoi pas le week-end d’après ? 

Thomas baisse les yeux. Il sait déjà qu’il ne pourra pas, lui non plus. 

—   Je suis chez ma mère un week-end sur deux, alors je ne pourrai pas, dit-il d’un ton las.

—   Allons, allons, ne fais pas cette tête, Thomas, lance le père. Ce n’est pas grave, ce sera pour une prochaine fois. Passe une bonne soirée, Lucie !

Lulu est terriblement déçue. Arrivée à la boulangerie, elle traîne son cartable jusqu’à une chaise, puis s’assoit le menton posé dans ses mains et les sourcils froncés. Sa mère la regarde du coin de l’œil, en servant un dernier client. 

—   Je connais cette tête, lance Enora. Pourquoi tu boudes, ma Lulu ? 

—   Et d’abord, pourquoi tu as choisi « Lucie » comme prénom, si c’est pour m’appeler tout le temps Lulu ?!

—   Ouuuh... d’accord, je vois. Madame Lucie a passé une mauvaise journée. 

—   Non, c’est pas ça. C’est que samedi Thomas m’a invitée au judo avec lui et je ne pourrai pas y aller.

—   Et pourquoi tu ne pourrais pas y aller ?

—   Ben tu sais bien... la boulangerie. J’ai pas envie de te laisser toute seule. 

—   Oh, mais je ne t’avais pas dit ? J’ai demandé à madame Turfan de venir me donner un coup de main, samedi. Elle est ravie, elle s’ennuie tellement, chez elle. 

Le visage de Lulu s’illumine. 

—   C’est vrai ?!

—   Puisque je te le dis ! Allez, monte poser tes affaires et viens m’aider. 

Lucie saute au cou de sa mère si fort, qu’un nuage blanc éclate entre elles, à cause du tablier d’Enora, imprégné de farine. Lorsque la fillette disparaît, Enora passe un appel.

—   Madame Turfan, bonjour, c’est Enora ! Comment allez-vous ? Dites, j’aurais un petit service à vous demander pour samedi prochain, si ça ne vous ennuie pas...

*

Le samedi suivant, Thomas vient chercher Lucie. La fillette traverse la boulangerie en courant avec son sac à dos et un pain au chocolat dans la bouche. Enora embrasse Lulu au passage, tandis que sa fille lui chuchote quelque chose à l’oreille, à l’insu de Thomas. La journée passe en un éclair, et Lucie a adoré son cours d’essai. Avec Thomas, ils peuvent rire de tout et de rien. Même quand ils ne parlent pas, Lulu se sent bien. Sur le chemin du retour, le père de Thomas se gare près de la boulangerie. Avant d’ouvrir la portière, Lucie s’exclame :

—   Ça te dirait, de venir prendre le goûter à la boulangerie ? Et vous aussi, monsieur Le-papa-de-Thomas !

—   Oh, c’est gentil Lucie. Appelle-moi Stéphane, c’est plus court ! Si Thomas n’y voit pas d’inconvénient, c’est avec plaisir... 

Thomas semble hésitant quelques secondes.

—   S’il te plaît... ajoute Lulu, en faisant les yeux doux à Thomas.

Lorsqu’ils font teinter la clochette de la boulangerie, Enora a déjà préparé une petite table. Les deux parents se saluent timidement, tandis que Lulu et Thomas font des messes basses, en riant. 

—   Tu peux t’asseoir ici, si tu veux, lance Lulu à Thomas. 

Sur la table, il y a une petite assiette blanche en porcelaine, sur laquelle est posé un napperon en dentelle. Thomas sourit discrètement, touché par le geste. Il dépose un baiser sur la joue de Lucie, qui ne sait plus où se mettre, pour une fois. Enora fait un clin d’œil à sa fille, en servant un café à Stéphane. 

—   Alors, mon petit Thomas ? Qu’est-ce que je te sers, aujourd’hui ? lance Enora. Lucie m’a dit qu’elle ne savait toujours pas quel était ton gâteau préféré.

—   C’est normal, moi, ce que je préfère ce sont les bonbons ! 

—   Ah bon ?! Mais lesquels ? Donne-moi au moins un indice ! s’exclame Enora. 

—   C’est facile. Mon premier s’appelle Lulu, et mon second...

—   J’ai trouvé !!! s’écrie Lulu. 

 

C’est ainsi que le plan de Lulu-la-Praline fonctionna à merveille. Thomas était réconcilié avec la boulangerie. Lui et son père reviendraient souvent, pour le plus grand plaisir de Lucie et d’Enora. Le garçon pensa beaucoup à sa grand-mère, mais il n’était plus triste. Il était convaincu qu’elle était près de lui chaque jour, à l’heure du goûter.  Depuis ce jour, les deux enfants ne se quittent plus. 

 

FIN.

 

 

LA FÉE BOUEUSE

( Entre 10 et 15 min de Lecture )


   

Chapitre 1 : « A quoi je sers ? »


Il était une fois une petite fée. Manon vivait dans le village du bois doré, un endroit merveilleux où il n’était pas permis d’être malheureux. Cet épanouissement collectif venait du fait que chacun choisissait une mission dès son plus jeune âge. Valentine, la fée des saisons, veillait à ce que chaque bourgeon éclose en temps et en heure. Tamara, la fée de la pluie et du beau temps, se chargeait de remplir les nuages d’eau, quand la sécheresse s’installait. Aimée, la fée du jour et de la nuit, tenait un emploi du temps journalier avec rigueur, afin que le soleil et la lune ne se rencontrent jamais. 
Manon, elle, cherchait encore sa place au sein de la communauté. Elle souriait peu, et semblait lasse de cette vie avant même d’avoir trouvé sa voie. Un beau jour, au bord du lac des nénuphars, la jeune fée avoua à ses amies : 

—   Je ne suis pas heureuse.

Les autres fées, prises de frayeur par une telle déclaration, regardèrent autour d’elles pour s’assurer que personne d’autre n’avait entendu les propos de Manon. 

—   Comment est-ce possible ? Une fée malheureuse, ça n’existe pas ! affirma Valentine. Néanmoins, souhaiterais-tu que j’avance la saison de l’été, pour te remonter le moral ? 

—   Ou peut-être préfères-tu que je fasse revenir le beau temps ? demande Tamara. 

—   Je pourrais demander au soleil de rester un peu plus longtemps, si cela peut te donner le sourire ? propose Aimée. 

Manon ne répond pas. Le rose lui monte aux joues. Ses amis n’y comprennent décidément rien. 

—   Je me sens inutile. Voilà pourquoi je ne peux pas être heureuse. 

—   Tu dis des bêtises ! s’écrie Valentine. Tu crois être malheureuse par ennui. Si seulement tu savais comment se porte le monde à l’extérieur du bois doré, tu changerais d’avis.

—   Ne sois pas si dure avec elle, répond Tamara. Son problème, c’est qu’elle n’a pas encore trouvé sa voie. 

—   Qu’est-ce que tu aimes faire sur terre, Manon ? demande Aimée.

La jeune fée regarde le sol, hésitante dans sa réponse. 

—   Et bien... j’adore danser.

 

Les trois fées se lancent des regards surpris, et éclatent de rire en même temps. Elles tentent de raisonner Manon en lui expliquant que « danser » n’est pas une réponse et ne peut encore moins constituer une  mission de vie. Manon est vexée. 

—    Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle ! 

—   Ce n’est pas un drame non plus ! s’exclame Valentine. 

—   Moi, j’aime manger des gâteaux... peut-être devrais-je envisager une reconversion, ajoute Tamara en riant plus fort. 

—   Moquez-vous ! En attendant, si vous n’existiez pas, le soleil se lèverait toujours et la pluie viendrait encore après le beau temps ! Alors, qui est la plus inutile d’entre nous ? 

—   Oh, ne le prends pas mal, Manon, mais tu es si jeune... tu apprendras que dans la vie, on ne fait pas toujours ce qu’on aime. 

La petite fée est si contrariée, qu’elle trébuche sur un nénuphar et tombe dans la vase. Les trois fées se moquent d’elle en chantant « La petite fée boueuse, qui se croit malheureuse ! ». Humiliée, Manon s’envole maladroitement, pendant que ses amies rient encore. 

 

 


Chapitre 2 : « Sur la bonne voie »

 

Manon  est épuisée. Elle vole depuis un long moment, loin du village du bois doré. Elle doit bien admettre que ses amies avaient raison sur un point : l’herbe n’est pas plus verte ailleurs. Il n’y a pas de lac, ni de nénuphars. Encore moins de grenouilles, avec qui jouer. Pire encore, un orage s’installe. La petite fée est trempée et frigorifiée. A travers les gouttes, elle aperçoit une écurie, appartenant au fermier du coin. La malheureuse s’engouffre à l’intérieur, de peur que la foudre ne lui tombe dessus. Alors qu’elle tente de faire sécher ses ailes dans une botte de foin, Manon, à bout de forces, s’endort en quelques minutes. 

Au petit matin, elle s’éveille en sursaut. Un cheval mâchouille la paille sur laquelle elle est allongée.

—   Hey ! attention ! je suis là ! 

—   Oh... pardon, répond le cheval noir. C’est que je n’ai pas l’habitude de trouver une fée dans mon petit déjeuner !

—   Ce n’est rien. Tout est ma faute... je me suis perdue en voulant m’éloigner du village du bois doré. 

—   T’éloigner du bois doré ? Saperlipopette, mais pourquoi donc ? Nous sommes nombreux à vouloir faire partie de ce village secret. Tout le monde dit que ceux qui y vivent sont heureux. 

—   Et bien c’est un mythe, voilà. On nous oblige à être heureux pour rien. Moi, je veux être heureuse pour quelque chose. Je veux me sentir « utile ». 

—   Oh, et bien tu as frappé à la bonne porte, dans ce cas. Ici, il y a beaucoup de travail. Je t’aurais bien proposé de m’aider à labourer le champ, cet après-midi, mais je ne crois pas que tu sois de taille pour cette tâche. Qu’est-ce que tu aimes, dans la vie ? 

—   J’aime danser, répond fièrement Manon.

—   Tiens... c’est original, dit le cheval, le sourire aux lèvres. Je crois que j’ai une idée. Vole jusqu’à l’enclos qui se trouve derrière l’écurie. Tu y rencontreras des amis à moi, qui pourront sûrement t’aider dans ta quête ! 

—   Merci, mon ami !

Manon s’envole en un éclair jusqu’à l’endroit indiqué. Une ribambelle de porcelets forment une ronde, à l’intérieur de l’enclos. Ils sont nombreux et collés les uns aux autres dans la boue. Malgré tout, la petite fée les entend chanter une comptine : 

 

« Dans l’enclos, des cochons,
On y danse, on y danse,
Dans l’enclos, des cochons,
On y danse tous en rond. »

 

—   Mais comment pouvez-vous vivre ici, dans ces conditions ? s’écrie Manon, avec compassion. N’êtes-vous pas malheureux ? 

—   C’est à dire que... nous sommes nés ici, nous ne connaissons rien d’autre que la gadoue.  Heureusement, nous aimons chanter et danser, pour garder le moral !

Manon n’a jamais été aussi triste qu’à cet instant. Non seulement elle n’a plus du tout envie de danser, mais en plus, elle se sent coupable de pouvoir voler où bon lui semble alors que ces porcelets confinés sont condamnés à attendre la mort, en chantant. 

 

Ni une, ni deux, Manon ouvre le loquet qui retient les porcelets prisonniers de l’enclos. 

—    Sortez ! sortez vite avant que le fermier ne revienne ! suivez-moi, je vous assure que l’herbe est plus verte ailleurs... je viens du village du bois doré ! 

La petite fée guide la tribu de cochons à travers le champ. Certains, trop épuisés et apeurés pour continuer, rebroussent chemin jusqu’à la ferme. D’autres, plus courageux mais frappés par la malchance, sont dévorés par les loups dans la forêt. A la fin de la journée, il ne reste plus que trois porcelets. Manon les cache pour la nuit dans une grotte inhabitée. 

—    Nous reprendrons la route demain, mes petits. Je suis tellement désolée... tout est ma faute, dit-elle en pleurant. Je vous ai mis dans un sale pétrin. 

—   Je crois que je préfère le pétrin à la boue, répond un des trois porcelets. 

—   Tu es gentil, dit Manon. Mais vos parents ne vont-ils pas vous manquer, quand nous serons au village du bois doré ? 

—   Nos parents ont disparu depuis que le fermier a garé son camion à côté de l’enclos. Il leur a collé une étiquette sur la cuisse, et ils ne sont jamais revenus.

 

Les trois petits cochons se blottissent les uns contre les autres, près de Manon. Elle caresse leur duvet rose, jusqu’à ce qu’ils s’endorment. La jeune fée est déterminée : elle les emmènera jusqu’au village du bois doré.  

 

Chapitre 3 : « Retour au village »

 

Le soleil est au plus haut dans le ciel, lorsque Manon et les trois porcelets arrivent à l’entrée du village du bois doré. Ils se sont levés tôt ce matin, et ont marché pendant plusieurs heures. Malgré la fatigue, ils n’ont pas ralenti le pas, effrayés par le bruit d’un moteur qui les suivait dans la forêt. 

—    Attendez-moi ici, je n’en ai pas pour longtemps, chuchote Manon. Je dois prévenir les autres fées de votre arrivée. Sans leur accord, le passage vers notre village enchanté ne s’ouvrira pas. 

Les trois petits cochons se cachent dans les fougères, mais ils peinent à dissimuler la couleur rose de leur peau. Manon, quant à elle,  disparaît subitement au milieu des sapins, à travers une porte invisible. Au même moment, des aboiements résonnent dans la forêt, à quelques kilomètres. Les porcelets se mettent à trembler. Ils savent que le fermier est à leur recherche. Si Manon ne revient pas vite, les chiens auront flairé l’odeur des cochons avant même qu’ils n’aient eu une chance d’entrer au village. 

La petite fée vole si vite qu’elle sent ses ailes lui brûler le dos. Les autres fées bavardent tranquillement au bord du lac aux nénuphars, lorsque Manon atterrit brusquement sur l’herbe, en roulant comme une boule de neige.  

—    Mes amies ! Je vous en prie, il faut m’aider ! Nous devons ouvrir le passage qui mène au village ! 

—   Tiens donc... Hier tu disais que nous étions quoi, déjà ? « inutiles ». C’est le mot que tu as employé, s’exclame Valentine.

—   Allons bon, ne soyez pas susceptibles, j’ai réagi de cette manière parce que vous vous moquiez de moi. Nous n’avons pas de temps pour la rancune, trois enfants sont en danger de mort, aux portes de chez nous !

—   Oh mon dieu, les pauvres !  Dis-leur de voler jusqu’à la cime du chêne qui porte une étoile rouge, puis de foncer droit dedans à notre signal. Le passage sera ouvert à ce moment-là, affirme Tamara. 

—   Voler ? Oh...euh... à dire vrai, ce ne sont pas des fées. Ni des elfes, d’ailleurs. 

—   Ah bon ? Des lutins, dans ce cas ? demande Aimée.

—   Non plus. 

—   Manon, tu connais le règlement, nous n’avons pas le droit de faire entrer des inconnus sur notre sol, rappelle Valentine. 

—   Ce sont des porcelets. 

—   Des quoi ?! non ! tu n’y penses pas, c’est imposs...

—   Mais bon sang, ils réclament juste le droit de vivre ! Si nous ne les aidons pas, ils seront envoyés à l’abattoir dès demain. 

Au même moment, le fermier tire le frein à main de sa camionnette. Les chiens ont trouvé la piste qui mène aux petits. L’homme charge son fusil, prêt à ramener ses animaux vivants ou morts. Manon retourne auprès des porcelets pour leur indiquer le chemin vers le chêne magique. Pendant qu’ils courent les uns derrière les autres, la petite fée détourne l’attention du fermier. Une fois arrivés devant l’immense arbre, les trois petits cochons restent tétanisés. 

—    Il n’y a plus rien à faire, nous sommes perdus, mes frères ! 

Soudain, une petite voix qui semble provenir de l’arbre lui-même chuchote : 

—    Sautez au creux du chêne... nous vous réceptionnerons !

Après quelques secondes d’hésitation, les porcelets se retrouvent face à face avec la horde de chiens de chasse. Ils n’ont plus le choix. Le premier cochon s’élance droit devant, et saute dans un trou, creusé à la base du chêne. Le deuxième fait de même, tandis que Manon arrive juste à temps pour pousser les fesses du troisième avant qu’il ne soit croqué par un chien. Valentine, Tamara et Aimée attrapent chacune un porcelet. Ouf... les voilà sauvés. 

 

La terre promise est encore plus belle qu’ils ne l’avaient imaginée. Les trois petits cochons courent dans l’herbe fraîche pour la première fois de leur vie. Manon les regarde danser autour d’elle, en chantant :
 

« Au pays, de Manon,
On y danse, on y danse,
Au pays, de Manon,
On y danse tous en rond ! »

 

—   Petite fée, il y a quelque chose qui a changé en toi, lance Valentine. Tu as grandi. 

—   Pourquoi serais-je différente de la veille ? demande Manon. 

—   Parce que tu as trouvé ta voie, dit Tamara. 

—   Et comme le veut la tradition, chaque fée qui trouve sa voie doit choisir un nom, ajoute Aimée. 

Manon réfléchit, en regardant danser les trois petits cochons. Elle a déjà fait son choix. 

—   J’aimerais garder celui que vous m’aviez donné l’autre jour, si ça ne vous ennuie pas. 

Les trois fées se lancent des regards surpris. Manon s’en va danser avec les cochons, en chantant : 

 

« La petite fée boueuse, plus jamais malheureuse ! »

FIN.

LE CARROUSEL DE MONSIEUR BERLIOTE

( Entre 10 et 15 min de Lecture )

Chapitre 1 : L'inconnue dans le carrousel


Il était une fois Monsieur Berliote, père de six enfants devenus grands. Lorsque son dernier eut quitté le nid familial lui aussi, André Berliote mit du temps à retrouver le goût des choses. La retraite l’ennuyait profondément, et le manque de ses enfants n’arrangeait rien. C’est pourquoi, un bel après-midi d’automne, il eut l’idée d’entreprendre un projet fantastique : l’achat d’un carrousel. Il voulait de grands chevaux blancs ornés de reliures dorées, un carrosse-citrouille en hommage à Cendrillon, des balancelles au premier étage pour les plus téméraires ainsi que quelques autres assises en forme d’animaux. En l’espace de deux mois, monsieur Berliote repeignit lui-même la totalité de son manège ancien. Sa femme, Henriette, s’agaçait parfois, quand il passait trop de temps à astiquer les sabots de ses chevaux enchantés. Mais secrètement, elle appréciait le côté loufoque de son époux. 

Ainsi, chaque jour, André entrait dans sa petite loge, et poussait la manette qui permettait d’actionner le carrousel. L’heure de sortie des écoles restait celle où il y avait le plus d’affluence vers son manège. Certains parents pressés par le temps, résistaient aux supplications de leurs bambins. D’autres étaient de fidèles clients, toujours prêts à payer un tour à leur enfant, sans compter celui qu’André offrait systématiquement. Quel bonheur pour le vieil homme de voir tous ces sourires qu’il connaissait par cœur, pour la plupart. 

Ce matin-là, André est à son poste, prêt à recevoir les premiers enfants. Mathis arrive le premier, comme à son habitude. Liam monte sur son cheval préféré, un pain au chocolat dans les mains. André lui rappelle que c’est dangereux, qu’il devra finir son goûter après le tour de manège. Célia et Marine sont déjà installées dans une balancelle, côte à côte. Elles tendent la main à André pour qu’il récupère leur ticket. Tout le monde est en place, chaque enfant est attaché et le public regarde le spectacle avec attention. TING TING ! Le Carrousel démarre lentement. André s’attarde alors sur une fillette assise dans le carrosse-citrouille. C’est la première fois qu’il la voit, et il réalise qu’il ne se souvient pas l’avoir attachée avant le démarrage. Il tire alors la manette de frein pour arrêter immédiatement le manège, et se dirige vers la petite fille. Le temps qu’il puisse atteindre le carrosse, l’enfant s’est enfuie en courant.


Chapitre 2 : Le pompon


Le lendemain à la même heure, André reconnaît l’inconnue qui se glisse dans une petite automobile à bascule, cachée au milieu des chevaux du carrousel. L’enfant n’a toujours pas de ticket. 

—   Nom d’une pipe en bois, mais où sont les parents de cette fillette ?!

André observe les adultes qui attendent leurs enfants sur les bords du manège. Il les connaît tous. Lui vient alors une idée. Il accroche un pompon sur le bout d’une perche, qu’il tend au-dessus d’elle. 

 

« Aucun enfant n’a jamais résisté à l’appel du pompon... une fois qu’elle l’aura attrapé, elle sera bien obligée de me le rendre à la fin du tour ! ». pense-t-il.

 

Le carrousel tourne une fois, puis deux, puis trois. La fillette observe le pompon de ses yeux noirs, sans aucune réaction. Ses cheveux bruns, raides comme des baguettes virevoltent dans tous les sens. Elle ne tend pas les bras vers la perche. Bientôt, le manège arrête sa course, et l’enfant descend rapidement.

—   Attend ! Ne t’enfuis pas ! crie André. 

Trop tard. La petite est déjà loin. 

 

Le soir même, Henriette observe son mari du coin de l’œil, à table. Ce silence n’est pas à son habitude. 

—   Tu as à peine touché à ton assiette, tu es malade ? Ou bien est-ce que c’est ma soupe qui n’était pas assez bonne ?!

—   Ce n’est pas la soupe qui était mauvaise... c’est ma journée. 

—   Allons bon ? Toi, contrarié ? Ce n’est pas dans ta nature !

—   Tu sais, l’enfant dont je t’ai parlé l’autre jour... et bien je n’ai toujours pas vu ses parents. Pourtant, la petite vient faire un tour de manège chaque jour à présent. Je la laisse monter discrètement, et je la surveille du coin de l’œil. Je croyais qu’au bout d’une semaine, elle finirait par prendre confiance et me dire quelques mots. Mais toujours rien ! Elle n’essaye même pas d’attraper le pompon, tu y crois, toi ?!

—   Elle est peut-être timide.

—   Non, je ne crois pas. Un enfant timide ne monterait pas sur un manège sans ticket. 

—    J’ai une idée ! Et si tu organisais une tombola ? Le gagnant obtiendrait un ticket illimité pour une semaine, et la petite serait évidemment la gagnante. De cette façon, elle sera obligée de venir te voir pour récupérer son pass ! 

—   Pas bête, ma Riette... demain, je mets ton plan à exécution.


Chapitre 3 : Tendre l'oreille


André Berliote s’est levé plus tôt ce matin. Il a collé des étiquettes portant des numéros sur chaque monture de son manège. A seize heures cinquante précises, tous les enfants sont en place dans le carrousel. Ils n’ont jamais été autant attentifs ! Une semaine de tours gratuits, on ne voit pas ça tous les jours ! André remue énergiquement tous les numéros dans sa casquette, puis finit par s’écrier :

—   Attention, attention ! Le grand gagnant est... le numéro 15 !

Aucune réponse. Les déçus vérifient une dernière fois leur numéro, mais personne ne se manifeste. André en est sûr, la fillette est sur le cheval de bois qui porte le numéro 15. 

« Mais pourquoi ne répond-elle pas ?! » pense-t-il.

—   Je répète une dernière fois, le gagnant est le numéro 15 ! Merci aux parents de cette charmante petite fille de venir récupérer le ticket gagnant à la fin du tour, dans ma loge.

Monsieur Berliote démarre le carrousel, tandis que la fillette ne bronche pas. Une dame s’avance alors jusqu’à André. Il la connaît, c’est la grand-mère du petit Mathis.

—   Monsieur Berliote, je me permets de venir vous voir pour la petite qui porte le numéro 15... 

—   Vous la connaissez ? 

—   Non, pas vraiment, mais... je l’ai déjà vue. A vrai dire, nous sommes nombreux à l’avoir déjà vue. Elle vit avec sa mère dans une chambre de bonne qui se trouve dans le quartier avoisinant. 

—   Une chambre de bonne ? Comment est-ce possible ?

—   Sa maman est femme de ménage à l’hôpital nord. On ne la voit pas souvent parce qu’elle travaille beaucoup et... vous savez à quel point les loyers sont chers, ici. 

—   Mais, comment se fait-il que cette petite n’aille pas à l’école ? 

—    Et bien... elle est muette. 

André réalise soudain que la petite fille ne lui avait jamais répondu parce qu’elle ne pouvait pas l’entendre. Ce tour de carrousel était sûrement le meilleur moment de sa journée, en attendant le retour de sa mère, après sa journée de travail. Ce jour-là, André fit tourner son carrousel gratuitement pour tous les enfants jusqu’à la fermeture. La fillette esquissa un sourire timide, la plus belle des récompenses pour le vieux André.

Chapitre 3 : Tendre l'oreille


C’est dimanche, le carrousel est fermé. L’après-midi, les rues sont vides. André se rend dans la rue du Tapis Vert, sur les conseils de madame Abid. C’est ici, au numéro vingt-huit, que la fillette vit avec sa mère. Dans sa main, André tient une boîte de chocolats. De l’autre, il frappe à la porte. Une jeune femme aux yeux noirs lui ouvre. L’enfant est derrière elle, accrochée au tee-shirt de sa mère.

—   Bonjour madame, excusez-moi de vous déranger, je sais qu’on ne se connaît pas, mais... je voulais vous offrir ceci, à vous et votre fille.

—   C’est gentil, merci. Mais pourquoi ? 

—   Et bien, je suis le propriétaire du manège qui se trouve quelques rues plus loin, et je crois que votre fille apprécie beaucoup mon carrousel.

La mère fronce les sourcils en regardant sa fille. Elle fait des gestes avec ses mains, à toute allure. André ne saisit pas un mot des signes échangés entre elles, mais il comprend qu’il s’agit de remontrances. 

—   Mysha vous présente ses excuses, monsieur. Ma fille ne vous importunera plus en mon absence. 

—   Je vous en prie, ne la grondez pas ! Votre fille ne m’importune pas du tout ! A vrai dire,  j’étais même venu lui apporter son ticket gagnant pour une semaine de tours gratuits. C’est moi, qui m’excuse. Je ne savais pas qu’elle ne pouvait pas parler, et la pauvre enfant n’a donc pas pu entendre son numéro gagnant, hier. 

La jeune femme traduit en quelques secondes les dires de monsieur Berliote. Mysha sourit jusqu’aux oreilles, en joignant ses deux mains pour le remercier. 

—   Encore une chose, mesdames, et je vous laisse tranquilles. Ma femme et moi organisons un repas samedi prochain, pour fêter l’emménagement d’un de mes fils. Si vous êtes disponibles et que le cœur vous en dit, vous êtes les bienvenues ! 

 

Le samedi suivant, André et Henriette trinquent au retour de leur fils. Le vieil homme n’a pas vu Mysha de toute la semaine. Il espère ne pas avoir effrayé la jeune femme à cause de sa visite impromptue. Il se demande même si la fillette n’a pas été privée de sortie par sa faute. Soudain, quelqu’un sonne à la porte. Henriette ouvre. Mysha et sa mère attendent timidement devant l’entrée. 

André est ravi, il agite sa main pour saluer Mysha. L’enfant rit, en adressant des signes à sa mère. Elle s’avance alors vers le vieil homme et lui tend une enveloppe contenant plusieurs feuillets. André déplie les pages et découvre sur chacune d’entre elles, des dessins précis décrivant les mots du quotidien en langage des signes. Il est écrit en bas de la dernière feuille : 

 

« Une semaine d’apprentissage offerte pour toi, monsieur Berliote. Mysha ».

 

La fillette dépose un baiser sur la joue du vieil homme. 

 

—    Eh bien... je crois que mon mari n’est pas prêt de prendre sa retraite ! s’exclame Henriette. 

—   N’exagère pas, ma Riette, je ne suis pas si vieux que ça !

—   Bien sûr que tu l’es ! Comme moi, pardi !

—   Bon, et bien, puisque nous avons l’âge d’être vieux, mais pas encore le bonheur d’être grands-parents, j’aimerais faire une proposition à Mysha, si elle est d’accord...

 

La mère de la petite fille lui traduit les dires d’André en langage des signes, tandis que Mysha ouvre grand ses yeux. 

 

—   Une fois par semaine, je prends soin d’un de mes animaux, sur le carrousel. Mercredi prochain, par exemple, je dois repeindre la crinière doré du cheval blanc. Est-ce que ça te dirait, Mysha, de venir de temps en temps avec moi pour restaurer le manège ?

 

La petite fille est aux anges, sa mère n’a pas besoin de traduire sa réponse. André est ému, mais surtout heureux d’être entouré par des gens qui l’aiment. La mère de Mysha lève finalement son verre pour porter un toast :

« Longue vie au carrousel de Monsieur Berliote ! »

FIN.


La cabane de trocmo 

(Entre 20 et 25 min de lecture)

Chapitre 1 : UNE MAISON EN LEGOS

 

Il était une fois, une vieille femme qui répondait au nom de Trocmo. Elle vivait dans les bois, à l’écart du monde. Les habitants du village le plus proche la décrivaient comme une excentrique, tandis que la plupart des enfants la prenaient tout bonnement pour une sorcière. Il est vrai que son allure ne prêchait guère en sa faveur. De longs cheveux gris ondulés comme des serpents tombaient sur ses épaules. De grandes rides creusaient l’espace entre son nez et son menton. Ne parlons même pas de ce vieux chandail parsemé de trous qu’elle portait chaque jour. Pourtant, Bastien, âgé de dix ans, ne cesse de parler d’elle à l’école. Il voudrait convaincre Lucie et Aaron de l’accompagner dans la forêt, pour rencontrer la vieille dame. 

 

—            Je parie que vous n’êtes pas cap’ de parler à la vieille Trocmo ! lance Bastien.

—            Bien sûr que si, répond Aaron, presque vexé. 

—            Pour quoi faire ? demande Lucie. 

—            Je veux savoir pourquoi tout le monde l’appelle « Trocmo ».

—            Parce que c’est une sorcière ! rétorque Aaron. Toutes les sorcières ont un nom bizarre.

—             Depuis quand tu crois aux sorcières, toi ? demande Lucie. 

—            Ben depuis que Louis m’a dit que Martin lui avait répété que...

—            Et moi je crois que vous parlez trop ! Allons vérifier par nous-mêmes tout de suite ! lance Bastien en enfourchant son vélo.

Les trois enfants atteignent rapidement la forêt. Les arbres sont immenses et proches les uns des autres, assombrissant le chemin tracé pour les promeneurs. Bastien, Lucie et Aaron laissent négligemment leurs vélos sur le côté. 

—            Alors ? On y va ou bien on attend qu’il fasse nuit ! s’exclame Bastien. 

—            Attends... je ne suis pas sûr que ça soit une bonne idée. On ne la connaît même pas, cette femme ! Et puis Ludovic m’a dit qu’Anaïs lui avait répété que...

—            Pffff, faut toujours que tu rapportes les ragots des autres, Aaron ! 

—            Mais laisse-moi finir, à la fin ! Ils m’ont dit que la vieille attirait les enfants en leur proposant des jouets. Les premières fois, il paraît qu’elle se montre plutôt sympathique. Et puis un jour, tu retournes lui rendre visite et pouf ! C’est la fois de trop... tu disparais à tout jamais !

—            N’importe quoi...

—            Lucie a raison, tu dis n’importe quoi. Mais admettons que ce soit vrai, et bien nous n’aurons qu’à y aller une seule fois ! 

 

Au bout de quelques minutes de marche, les enfants aperçoivent une petite maison étrange, en plein cœur de la forêt. Ils s’approchent du perron, curieux et inquiets à la fois. 

 

—            Vous croyez que c’est la maison de la vieille Trocmo ? chuchote Aaron.

—            Je crois bien que oui. Regardez, sa fenêtre est ouverte...
 

—            Oh ben ça alors, s’exclame Lucie. On dirait une maison en legos !
 

—            On dit « préfabriquée », répond la voix rocailleuse d’une inconnue.
 

Les trois enfants sursautent en même temps. La vieille femme les rejoint devant l’entrée. Ses mains sont salies par la terre. 

—             Excusez-moi, je vous ai fait peur. Mais si je ne vous avais pas vus depuis mon potager, je crois que c’est moi qui aurais eu une crise cardiaque... et à mon âge, ce n’est pas vraiment recommandé. 

—            Pardon madame, dit Lucie. On ne voulait pas être impolis. En fait, on passait juste par là, et en promenant, on est tombés sur votre drôle de maison perfariquée... 

—            Pré-fa-bri-quée, jeune fille. Mais tu peux l’appeler « la maison en legos », si tu préfères. A part ça, quel bon vent vous amène ? Vous êtes venus pour vérifier si la vieille Trocmo est toujours de ce monde ?

 

Les enfants n’osent pas répondre à la vieille dame. 

 

—            Allons, allons, ne faites pas cette tête mes petits ! Je suis peut-être vieille, mais pas encore sénile. Je sais même que certains d’entre vous me traitent de soricère ! C’est dire si les jeunes d’aujourd’hui respectent les anciens !

—            Ça veut dire quoi « sénile », madame ? demande Aaron. 

—            Ça veut dire stupide et vieille, voilà. 

—            Alors, vous n’allez pas nous proposer des jouets et des pâtisseries, avant de nous enfermer dans un cachot ? demande Lucie.

La vieille Trocmo éclate de rire si fort, qu’elle se déclenche une quinte de toux.

—            Alors c’est ça, qu’ils racontent sur moi, au village ? continue-t-elle de s’esclaffer avec sa voix rauque. Je vois que les œuvres des frères Grimm ont encore frappé...

—            C’est qui, ça, les frères Grimm ? demande Aaron.

—            Mais on ne vous apprend donc rien à l’école ! Les frères Grimm sont les auteurs des contes que vos parents vous ont sûrement rabâchés quand vous leur cassiez les pieds. « Hansel et Gretel », ça ne vous parle pas ? 

—            Bien sûr que je connais ! répond fièrement Lucie. Dites, madame Trocmo, pourquoi vous avez la voix cassée, comme ça ? 

—            Toi, au moins, tu as l’art d’aller droit au but. Tout d’abord, je m’appelle Molie Trocadec, mais, du plus loin que je m’en souvienne, on m’a toujours appelée « Mo ». Et pour répondre à ta deuxième question, ce sont mes cordes vocales qui sont abîmées à cause du tabac. Heureusement, je ne fume plus depuis vingt ans. 

—            D’accord. Moi, je m’appelle Lucie, et voici Aaron, et Bastien. 

Trocmo arrête son regard sur le plus silencieux des deux garçons.

—            Tu ne causes pas beaucoup, toi... Bastien. J’aime ça, ajoute la vieille femme.
 

—            Pourtant, c’est lui qui a eu l’idée de venir jusqu’ici ! s’exclame Lucie. 

—            C’est vrai, ça, gamin ? Et d’où t’est venue cette idée saugrenue ?

—            Je voulais savoir pourquoi tout le monde vous appelle « Trocmo ». Mais maintenant, j’ai ma réponse : Molie Trocadec.

—            A vrai dire, c’est un peu plus compliqué que ça. L’origine de mon surnom fait partie d’une histoire aussi vieille que moi dont je n’ai pas envie de remuer les souvenirs. 

—            Dommage, j’aime bien les histoires. 

—            Moi aussi, gamin ! Mais les histoires, ça se mérite ! Je te propose un deal. Si tu réussis à trouver quelle est celle que je préfère, je te dirai pourquoi on me surnomme « Trocmo ». 

—            Il me faut un indice, sinon c’est trop dur ! Il y a des milliards d’histoires dans le monde.

—            Très juste. Mon indice est le suivant : c’est une fable de Jean de La Fontaine.


Chapitre 2 : LA FABLE

 

La cour de récréation est bondée. Les enfants crient, les enfants sautent. Ils s’empêtrent les pieds dans des élastiques, ou tapent dans un ballon. Bastien, Lucie et Aaron, eux, papotent tranquillement dans un coin.

 

—            Ce soir, je retourne voir la vieille Trocmo, dit Bastien. 

—            Tu vois ! Je te l’avais dit qu’elle arrivait à convaincre les enfants de revenir dans la forêt ! Et toi, tu tombes dans le panneau ! s’énerve Aaron.

—            Ouais, enfin... t’avais dit aussi qu’elle nous proposerait des jouets et qu’elle serait sympathique ! ajoute Lucie. Bastien, tu es sûr de ce que tu fais ? 

—            Je ne crois pas aux sorcières, alors, oui, je suis sûr de moi. 

 

A seize heures trente-cinq pétantes, Bastien enfourche son vélo et file retrouver le chemin de la petite maison préfabriquée. Il s’avance jusqu’au perron et frappe à la porte. Personne ne répond. Le garçon se souvient que Trocmo avait précisé passer du temps dans son potager, à l’arrière de la maisonnette. Lorsqu’il rejoint l’autre partie du jardin, Bastien aperçoit la vieille dame de dos, assise sous un chêne. Un léger nuage de fumée enveloppe Trocmo. 

—            Je croyais que vous aviez arrêté le tabac ? 

La vieille femme sursaute, puis s’étouffe dans une nouvelle quinte de toux.

—            De quoi je me mêle ! Et bon Dieu, on ne t’a jamais appris à t’annoncer, quand tu rends visite à quelqu’un ?! 

—            Pardon, je ne voulais pas vous faire peur. Comme ça, on est quitte pour la dernière fois, plaisante Bastien. 

—            J’aurais dû faire semblant d’avoir une attaque, juste pour voir ta tête, gamin ! 

Bastien s’avance vers Trocmo, et lui tend un morceau de papier. 

—            La fable... je sais laquelle vous préférez. 

—            Bien essayé, gamin, mais vois-tu... il y a plus de deux-cent-quarante fables dans les trois recueils de Jean de La Fontaine ! Alors autant chercher une aiguille dans une botte de foin. 

—            Je tente ma chance : Le Chêne et le Roseau

 

Trocmo déplie le morceau de papier du garçon et lit les premiers vers qu’elle connaît par cœur :

« Le Chêne un jour dit au Roseau :
 "Vous avez bien sujet d'accuser la Nature ;
 Un Roitelet pour vous est un pesant fardeau.
 Le moindre vent, qui d'aventure
 Fait rider la face de l'eau,
 Vous oblige à baisser la tête... »

 

—            Alors là... tu m’épates ! Comment as-tu deviné ? 

—            A vrai dire, je n’étais pas sûr. Mais votre maison est construite au pied d’un des plus grands chênes de la forêt, et le sentier qui passe devant chez vous mène à un étang. Nous nous sommes souvent promenés là-bas, avec mes parents, et je ramenais toujours un grand roseau pour jouer avec. Et puis, l’autre jour, quand nous étions sur votre perron avec mes amis, votre fenêtre était ouverte. Un tableau qui représente un grand arbre et des roseaux est accroché dans votre salon. Ça faisait pas mal d’indices... 

Trocmo tape sa main sur son front, encore effarée par la perspicacité du garçon.

—            Dis-moi, tu n’envisagerais pas une carrière dans la police, par hasard ? S’ils recrutent, je te conseille de postuler sans attendre !

—            En fait, je n’ai aucune idée de ce que je veux faire plus tard. 

—            Ce n’est pas plus mal, gamin... il vaut mieux ne pas savoir et être agréablement surpris plus tard, plutôt que d’être obsédé par quelque chose, et ne jamais atteindre son but. Parole de sorcière.
 

—            C’était quoi, votre but, à vous ? Et pourquoi les gens vous prennent pour une sorcière ? 
  

—            Tu m’en demandes beaucoup, toi ! Ces choses-là font partie de mon jardin secret. Si je te le raconte, qui me dit que tu n’iras pas le répéter à tout le village ? 

—            Ben... ça peut pas être pire que ce qu’ils pensent déjà de vous, et puis... si vous voulez, je peux vous raconter un truc dont j’ai super honte, comme ça, si jamais je répète quoi que ce soit, vous pourrez vous venger. 

—            C’est qu’il en a dans la caboche ce gamin ! Et bien, je t’écoute. 

—            Quand j’étais en classe de CP, le maître nous avait confié un hamster. Il s’appelait Potatoes. A tour de rôle, on devait s’en occuper tout un week-end et le ramener à l’école le lundi. Ça me faisait trop de peine de le voir tourner dans sa roue sans jamais sortir de sa cage. Alors un soir, je l’ai laissé explorer ma chambre et... enfin bref, on a un chat à la maison. 

—            Oh je vois. Ton Potatoes n’a pas fait long feu ! 

—            Oui. Nous avons dû le remplacer par un autre hamster pour que mes copains de l’école ne soient pas trop tristes. Personne ne l’a jamais su. Alors, vous en pensez quoi ?

—            Je reconnais que c’est un lourd secret ! Bon... puisque tu insistes, entre à la maison, je vais te montrer quelque chose. 

 

La vieille Trocmo éteint sa cigarette et ramène ses longs cheveux gris en un chignon négligé. Bastien la suit jusqu’à l’entrée de la maison, mais il hésite à franchir le seuil de la porte. 

 

—            Bon, alors ? Tu entres, oui ou non ? Faudrait savoir... ce n’est quand même pas moi qui t’ai demandé de venir fouiner sur ma propriété !

—            Vous n’allez pas me séquestrer si j’entre, hein ? 

—            Si je te dis que non, qu’est-ce qui prouve que je ne le ferai pas quand même ? C’est un risque à prendre, gamin. 

 

Bastien fait quelques mètres dans le salon. Il y a peu d’espace, tout est en bois, à l’image d’un petit chalet de montagne. A l’intérieur, il n’y a presque pas de mobilier. Seul un vieux fauteuil au cuir élimé trône au milieu de la pièce, avec quelques piles de livres. Une petite gazinière fait office de coin cuisine. Bastien remarque un matelas à même le sol, dans la pièce principale.

 

—            C’est ici que vous dormez ? 

—            Oui, pourquoi ? Tu croyais que je dormais dans la salle de bain, peut-être ? 

—            Et bien... c’est la première fois que je vois un salon qui fait cuisine et chambre aussi.

—            Je n’ai besoin de rien d’autre pour vivre. Enfin si... une chose. Ce dont je te parlais tout à l’heure. Suis-moi. 

 

Trocmo ouvre la porte menant sur une autre pièce, de la taille d’une petite l