LES LETTRES OUBLIEES


LETTRE A MAGUY  

     Aujourd’hui, j’ai une pensée pour toi, Maguy. Je sais que c’est ton anniversaire. Je me souviens que tu collectionnais les dés à coudre. Tu mettais du fond de teint en pagaille sur tes jolies rides. A cause des sillons de ta peau, il y avait toujours des petits paquets de maquillage qui se coinçaient à certains endroits. Tu étais coquette. Tu étais classe. Je revois la photo en noir et blanc de toi et Bruno, dans l’entrée de votre appartement. Tu étais si fière de me la montrer à chaque fois. Un grand brun, la clope au bec avec le charme d’un Belmondo. Accroché à son bras, un brin de femme espiègle dont l’élégance laissait deviner la profession. Tu étais couturière. Votre enfance, la guerre, l’après-guerre... toute cette merde qu’il a fallu surmonter pour atteindre des jours plus sereins. Une vie entière comblée par tes rires et ta bonne humeur. Comme il a dû être heureux, Bruno. Ta voix chantante, les mots que tu perdais pour les remplacer par d’autres. Comme tu as dû leur manquer, à la chorale. Les enfants que vous n’avez pas eus. Même à eux, vous leur manquez. 

     Alors voilà, si je t’écris aujourd’hui, Maguy, c’est pour te demander pardon. Pardon d’être passée si souvent devant ton immeuble et de ne pas avoir sonné. J’ai pensé à toi à chaque fois. J’ai regardé tes fenêtres à chaque fois. Les années sont passées et je n’ai jamais pu trouver d’excuse à mon comportement. On m’a dit « C’est la vie ». J’ai cru comprendre que tu avais des neveux et nièces qui prenaient soin de toi depuis que Bruno n’était plus là. Oui, mais voilà. Je pense à toi, en ce jour particulier. J’aime me rappeler ce grand verre de grenadine que tu  remplissais quand je passais te voir. Il était trop chargé et je ne le finissais jamais. L’odeur de ta crème pour le visage. Les traces de poudre que tu laissais sur mes joues quand on se faisait la bise. L’histoire inlassable de votre rencontre, avec Bruno. Votre chien bien aimé,          « Sil ».  Tes rires qui ne s’arrêtaient jamais.  Je crois que tu n'aurais pas supporté de devoir masquer ta joie, en cette année particulière. Peut-être que tu aurais rit quand même. Tout était drôle avec toi, même les drames.  

     Pardonne-moi d’avoir eu si peur de te voir vieillir. J’ai été lâche. Je ne voulais pas revivre une troisième fois cette douleur de perdre un être cher. J’ai préféré prendre de la distance et te rendre visite dans ma tête. Te parler. C’est bête, mais je crois que tu entends. A la seconde même où je t’ai souhaité un bon anniversaire, il s’est mis à pleuvoir. Un unique nuage dans le ciel bleu. Une averse qui a duré une minute, tout au plus. Puis plus rien. 

     Je sais que je ne te reverrai plus, Maguy. Mais je voulais te dire que tu as compté pour moi, et que je pense souvent à toi. Tu aurais été une maman et une grand-mère formidable. Tu resteras pour toujours une grande dame. 

Joyeux anniversaire.
04/12/2020.

LETTRE N° 19 : « La nuit de Java» 

La pénombre n'est pas si terrifiante, lorsqu'elle est empreinte de bienveillance. Autrefois, j'en avais peur. Bien plus que du noir, qui laisse libre cours au côté sombre de l’imagination. Des ombres, l’entrebâillement d'une porte, la silhouette d'une poupée...

Ici, la pénombre est synonyme de bien-être. Les murs sont rosés par la lueur des bougies. Il y a des pétales de rose qui flottent au-dessus de mon corps. Ils nagent lentement, sans but précis. J’espère simplement que le courant de l’eau les guidera vers mes narines. Pour l’instant, seul le parfum divin de je ne sais quel élixir, se dégage du bain japonais. 

 

« Face à vous, une immense forêt s’étend et vous décidez de vous y aventurer, amoureuse de cette île mystérieuse qui s’offre à vous. Huile d’Égypte... ».

 

Sa voix est douce, chaque mot est prononcé avec mesure, avec lenteur. Lorsqu’elle lit son histoire enchantée, je sens presque son souffle sur ma nuque mouillée. Elle me demande de me concentrer sur ce paysage idyllique, qu’elle me décrit avec tant de volupté. Moi je n’y arrive pas. Je ne sais pas comment font les autres, mais la seule chose à laquelle je pense, c'est l’élastique de mon maillot Décathlon qui rentre dans mes fesses. D’ailleurs, je me demande si elle sait que c’est un maillot à huit euros quatre-vingt-dix. Je suis sûre que oui. J'imagine que la plupart des clientes portent des Banana Moon.

 

« Quelques mètres plus loin, une cascade jaillit sous vos yeux depuis la roche. L’eau fraîche étanche votre soif. La beauté naturelle de ce lieu vous séduit tant, que vous décidez de voir ce qui se cache derrière la cascade. Vous traversez la grotte, guidée par l’éclat du soleil au bout du tunnel. Le premier rayon vous chauffe instantanément la peau. Sous vos yeux, c’est une immense plage de Java qui s’offre à vous. Huile d’Egypte... ».

 

Je suis silencieuse, dans mon bain précieux. Les doigts de mes mains se ramollissent. La peau est plissée, mes yeux sont mi-clos. Je joue le jeu de la détente. Dans ma tête, le fond du tunnel mène seulement vers un volcan en éruption. Je ne connais pas cette plage dont la masseuse me parle, mais il y a un mot qui m’interpelle : Java.

Quelques jours après la naissance de mon fils, il y a deux mois,  j’entends encore la voix de la sage femme : « votre bébé pleure beaucoup parce qu’il fait la nuit de java ». Je me revois me pencher sur le visage angélique de cet être nouveau, que je ne connais pas. Je me souviens des larmes, qui coulent à n’en plus finir. Si l’amour que l’on porte à son enfant est inné, devenir mère ne l’est pas toujours. Je ne suis pas tombée amoureuse de mon fils au premier regard, comme je le croyais. 

  La demoiselle dépose une tasse de thé sur la table posée au-dessus de la baignoire. Il est bouillant. Avec mes doigts fripés, je ne parviens pas à soulever la tasse plus de quelques secondes sans me brûler. Tant pis, l’hôtesse revient déjà après quelques minutes où je suis sensée « méditer ». Elle me tend son bras délicat pour m’aider à sortir du bain. Je m’extrais grossièrement de la baignoire, sans aide, par fierté mal placée. Sur sa tenue blanche, un nom est cousu : Savannah. Je me demande s’il s’agit de son vrai prénom, où bien d’un pseudo. Elle me conduit dans une autre salle où la lumière est davantage tamisée. Savannah m’invite à enfiler le string jetable qui est posé sur la table de massage. Je suis gênée, je n’ai pas l’habitude de me retrouver à moitié nue devant une inconnue. Tout ce rituel est si peu naturel, et moi si peu habituée à autant d’égards. Je suis émerveillée par tant de lenteur dans ce monde de dingue. Et dire qu’il y a des femmes qui ont les moyens de se payer des séances comme celle-ci tous les quatre matins. Le seul luxe auquel je prétends habituellement, c’est la couche de Voltaren que mon mari m’applique sur la nuque avant de me coucher, après une longue journée.

  Savannah m’annonce le programme qui va suivre en chuchotant près de mon oreille. Je sens la chair de poule apparaître le long de ma cuisse. Peut-être pense-t-elle que j’ai froid ? En tous cas je l’espère, comme si j’avais honte de ressentir du plaisir par tant d’attentions. Je suis tendue. Les fragrances de fleurs et de cannelle qui flottent dans l’atmosphère n’y changent rien. A plat ventre sur la table, le visage enfoncé dans un trou, je ne pense qu’à une seule chose : mon nez me gratte. Je ne bouge pas d’un cil, pour éviter de troubler l’instant. Lorsqu’elle pose enfin  ses mains dans le creux de mes reins, je me détends instantanément. La pression de ses doigts remonte jusqu’à ma nuque de la plus délicieuse des façons. Ni trop forte, ni trop douce. Elle me complimente sur mon tatouage. Je sais bien qu’elle ne me drague pas, mais dans ces circonstances, je ne peux m’empêcher d’avoir quelques pensées obscènes. Maintenant elle ne parle plus. Son silence est d’or. 

J’ai grimpé sur un nuage, Savannah me guide vers le pays imaginaire. Mais il n’y a rien à faire, je ne sais plus voler. Mon fils est dans ma tête sans arrêt. Son petit cœur, qui bat la chamade pour une goutte de lait. Le timbre de ses cris, quand il m’appelle. Je ressens une angoisse viscérale de le retrouver et pourtant... il me manque cruellement. Comment ai-je pu oser le laisser quelques heures, pour batifoler avec Savannah ? Cette incapacité à profiter de l’instant présent me frustre. 

Alors que la paume de ses mains accentue la pression sur mes lombaires, je redoute déjà le moment où le soin sera terminé. Il me faudra regagner l’extérieur, où tout est rapide. Les voitures, les gens. Les conversations à n’en plus finir. Ici, tout est si différent. Je suis hors du temps. 

Allongée les bras le long du corps et un gant tiède posé sur mes yeux, j’ai le sentiment d’être dans une chambre mortuaire. Je n’ai pas peur, au contraire. Ses doigts de fée déposent une couche grasse de crème sur ma peau. Elle répand la préparation sur mon front, mes tempes, mes pommettes, mon nez, mon menton, le contour des lèvres, mon cou, et ce jusqu’à la naissance de mes seins. Ça y est, cette fois-ci je sens que les cris de mon fils s’éloignent de ma conscience. Je veux prolonger mon immobilité dans cette chambre macabre. Je veux qu’elle continue de me chuchoter des mots doux, pendant qu’elle pratique son art sur mon corps. 

C’est décidément un beau métier, que d’apporter de la douceur aux autres. Le bien-être, c’est un peu comme l’amour. Quand on le reçoit, il se multiplie. Savannah glisse sa main dans la mienne. Sans doute le geste le plus érotique à mon sens. Mais alors que je commence à m’habituer à cette nouvelle intimité... 

« TING »

 

Le gong retentit, le soin touche à sa fin. Je n’ose pas rouvrir mes yeux. Si je reste inerte, peut-être y’a-t-il une chance qu’elle me croit endormie ? C’est un échec, mon hôtesse m’invite lentement à me relever de la table, pour me rhabiller. Je suis seule à présent, engourdie, dans cette chambre qui n’a plus de sens. A l’entrée, l’hôtesse d’accueil me demande si tout s’est bien passé et me sert un jus de mangue. Je bois l’élixir lentement, consciente qu’il s’agit de la dernière goutte de jouvence qui me sera offerte. Avant mon départ, la jeune femme m’offre des échantillons de la taille d’un sachet de sel dans un fast-food et me demande si je reviendrais. J’acquiesce avec enthousiasme, sachant que ça n’arrivera pas. 

La nuit vient de tomber sur la plage de Java. Je remercie mon homme de m’avoir offert cette parenthèse enchantée, mais plus que tout au monde... de m’avoir donné un fils.

 

A Savannah. 

LETTRE N° 18 : « A la recherche de la vérité » 

Poser des questions. Chercher des réponses. Voici le propre de l’homme. 

« Je sais, donc je suis. Il n’y a pas de limites à ma connaissance. »

« Je peux, donc je fais. Peu m’importe que l’action soit morale ou non. » 

« Je juge, donc je pense. C’est ma seule façon de m’affirmer. »

Et puis, il y a les autres.

Ceux qui pensent que le rire est la seule chose qui nous différencie des animaux. Ceux qui pensent que la vérité n’existe pas, ou bien si elle existe, celui qui s’en rapproche le plus est celui qui doute.
 

Je crois que le doute est intimement lié à l’humilité, et la certitude en est son ennemi. Ce que nous prenons pour la vérité, n’est en fait qu’un point de vue. 

Qui peut dire où est la vérité ? Personne. Nous la recherchons tous, et les réponses que nous pensons trouver ne sont qu’une affaire d’interprétation. Je crois que la vérité n’existe pas, surtout pas en philosophie. Il n’y a qu’une attirance de l’âme vers un certain point de vue ou bien un autre. Peut-être sommes-nous attirés par les idées qui nous rassurent, celles qui nourrissent nos névroses. In fine, ce qui atténue notre peur commune à tous : la mort. Le reste n’est qu’une succession d’instants que nous pouvons choisir de percevoir comme positifs ou négatifs. 

Pour guérir le mal de vivre, aucune vérité ne peut servir de remède miracle. Seulement l’espoir que l’amour et la bienveillance puissent apaiser notre âme. Je crois que nous ferions mieux de nous efforcer à transmettre de bons sentiments autour de nous plutôt que de chercher des réponses sans cesse.

Si la vérité existe, elle est invisible à nos yeux. Fuyez ceux qui croient la détenir. La seule chose qui soit sûre en ce monde, c’est que nous allons tous mourir. Mais à la fin, il y aura ceux qui auront raison, et ceux qui auront vécu. Plus le temps passe, plus je préfère vivre. Pas vous ?

 

A ceux « qui savent ».

LETTRE N° 17 : « L’Après »

28 septembre 2042.

Je m’appelle Vanila, j’ai vingt ans. La semaine dernière, la prof du cours de protection de l’humanité nous a demandé de lui rendre un devoir « pour la postérité ». Ce mot, je ne le connaissais pas avant qu’elle ne m’explique son sens. Il signifie : écrire pour les générations futures. Dans cette rédaction, nous avions trois consignes à suivre :

 

-       Citer les dates qui nous paraissent les plus importantes de ces dernières années.

-       Expliquer comment on en est arrivés là. 

-       Choisir un mot qui correspondrait selon nous au remède miracle pour protéger l’humanité.

 

Personnellement, je pense que les jeunes du futur s’en ficheront pas mal de lire des choses qu’ils savent déjà par leurs parents. Mais j’ai quand même envie de faire les choses bien parce qu’il paraît que nos devoirs seront mis sous terre pendant vingt ans, puis ressortis par d’autres élèves pour qu’ils puissent les lire. Alors imaginons deux secondes qu’avec le bol que j’ai, ce soit mon futur enfant qui lise mon devoir... il vaut mieux que je fasse bonne impression.

 

Mes parents et moi, on a une vie simple et elle me plaît bien comme elle est. Mais pour comprendre comment nous faisons pour nous satisfaire du nécessaire, il faut que vous sachiez par quoi on est passés. Il y a deux ans, en 2040, une grave pandémie a eu lieu. Je n’ai pas les mots pour exprimer l’horreur qu’on a vécue. Beaucoup de mes amis au collège ont perdu un proche, certains même, des parents, des frères ou des sœurs. 

Ma mère, elle, a eu l’impression de vivre une deuxième fois le drame du Covid-19, il y a une vingtaine d’années. Les gens ont eu très peur, mais ça n’a pas suffi à les faire changer. Lorsque le confinement a été levé, tout est redevenu comme avant... enfin presque. Tout le monde a été obligé de travailler davantage et plus longtemps pour rembourser « la dette ». 

Comme ils ne voulaient pas tomber malades, les gens ont commencé à vouloir manger mieux, et prendre de bonnes habitudes. Le prix de la nourriture est passé du simple au double, surtout pour les fruits et légumes frais. Même la classe moyenne n’arrivait plus à suivre la cadence, alors les familles ont été forcées de diminuer leurs dépenses. Ils ont appris à vivre simplement, (pour ne pas dire pauvrement) parce qu’ils n’avaient plus le choix. Fini les vacances, au revoir les baskets et adieu les Iphones. Tout cela était devenu indécent, et c’était une sacrée bonne nouvelle pour la planète.  La population avait enfin compris que notre survie à tous dépendait de ces restrictions. Les gens étaient empreints d’une sorte d’espoir de « l’après ». Ils avaient envie de changer pour que la société change, surtout après le passage du Coronavirus. 

Pourtant, ce fut une grosse déception pour tous. Car au lieu de cela, les hommes qui étaient en place au pouvoir en ont profité pour supprimer les libertés qui les arrangeaient. Les droits du travail et les avantages durement gagnés par le passé ont été balayés sous couvert de « l’effort commun ». Une régression qu’ils nommèrent le  « Plan de sauvegarde national ».  

Moi, j’étais trop jeune pour m’en souvenir, mais mes parents disent que pendant les années qui ont suivi, la vie a été dure. Je ne me rappelle pas les avoir beaucoup entendus se plaindre, mais mon père dit que c’est parce que tout le monde s’était habitué, et qu’on y pouvait rien. Les gens étaient « résignés ». 

Et puis il y a eu ce foutu Norovid-40. C’était en octobre 2040, il y a deux ans. A la télé, ils disaient que la pandémie avait fait trois fois plus de morts que le Covid-19 d’il y a vingt ans. Le virus a frappé hommes, femmes et enfants de tous âges aux quatre coins du globe, sans distinction. J’ai des images en tête dont je me souviendrai toute ma vie. C’est une chose de regarder la télé et les réseaux sociaux, c’en est une autre de voir sa meilleure amie ou son voisin se vider de ses tripes à quelques mètres de soi. Se demander chaque jour si notre tour est venu, et si on n’aurait pas mieux fait de se laver les mains une troisième fois en ouvrant cette boîte de conserve. Le cauchemar se répétait, comme si nous n’avions rien appris des drames précédents.

C’est là que la postérité entre en jeu. Nous sommes en 2042, et depuis que nous avons vaincu le fléau une nouvelle fois, les choses ont enfin changé. Mais au prix de combien de vies ? C’est pour ça que ma mère tient tant à ce que je m’applique pour ce devoir. Elle dit qu’elle a passé sa vie à raconter ce qui n’allait pas, et qu’aujourd’hui, c’est important que la nouvelle génération puisse donner de l’espoir à la suivante. 

Bref, je ne sais pas comment c’est chez vous, dans le futur, mais en tous cas ici il y a eu un avant et un après. « L’après », c’est maintenant. J’aimerais vous dire ce qu’on a gagné dans cette histoire, et pourquoi nos morts ne sont pas morts pour rien. Pendant les mauvais jours, souvenez-vous de ces dates importantes :

-       La vente de viande provenant de l’étranger a été interdite le 3 janvier 2041 après la pandémie du Norovid-40. Il ne reste plus que des producteurs locaux. L’élevage intensif des animaux destinés à la consommation a diminué de moitié à cause de la hausse spectaculaire des prix, obligeant les plus carnivores à revoir leurs exigences.

 

-       La pollution dans les villes est en nette régression depuis que les familles n’ont plus les moyens de payer l’essence en excès. Les patrons sont obligés d’embaucher des salariés dont le domicile est proche de l’entreprise et le télé-travail s’est développé. Ce qui réduit considérablement les temps de trajet et valorise l’utilisation des transports en commun (pour la pollution à l’échelle mondiale, c’est une autre affaire...)

 

-       Le chômage n’a jamais été aussi bas parce que les gens travaillent moins. La plupart des travailleurs sont à mi-temps, ce qui permet de laisser plus de place aux autres, et un meilleur équilibre entre vie professionnelle et familiale.

 

-       L’art, la culture, l’écologie, la médecine et les métiers manuels sont grandement valorisés.  Les personnes passant moins de temps à faire un travail qui leur déplaît, elles développent des compétences qui les passionnent et où elles se sentent vraiment utiles.

 

-       Un revenu universel a été mis en place le 15 juin 2041, pour que chacun puisse vivre dignement. L’adage « travailler plus pour gagner plus » s’est transformé en « travailler moins pour vivre plus », et j’ajouterai « de façon modérée ». Une conséquence inévitable de la chute du modèle capitaliste, depuis le crash boursier causé par le Norovid-40.

 

-       Le système de vote au suffrage universel a été supprimé le 3 novembre 2041. C’est un combat qui n’a pas été facile. La majorité des gens ne votaient plus depuis longtemps, mais les élus continuaient de se succéder. Le peuple, affaibli par la pandémie, a quand même trouvé le courage de se soulever et de gagner sa liberté le jour où les forces de l’ordre se sont unies avec lui. Depuis, toutes les grandes décisions sont décidées par référendum selon des critères précis. Ce fut un grand jour dans l’histoire du pays, marqué sous le signe de la reconstruction d’une vraie démocratie.

A part ça, à quoi ressemble la vie de tous les jours en 2042 ? Eh bien... 

-       L’école est obligatoire, mais nous avons le choix de suivre des cours d’écologie renforcée, de protection de l’humanité, de sauvegarde de la vie animale, de médecine ou d’arts en tous genres. Nous apprenons les gestes de premiers secours dès le plus jeune âge, mais aussi la cuisine et la couture, aux filles comme aux garçons. Mes parents disent que ça leur fait drôle, un peu comme si on revenait à des temps anciens. Pourtant, c’est différent : on n’apprend pas ces choses-là pour servir l’homme, mais parce qu’en cas de crise sanitaire majeure, c’est utile à chacun. 

 

-       Côté cuisine, nous ne sommes pas tous végétariens, mais il faut bien admettre qu’il devient malvenu de servir de la viande lorsqu’on invite des amis à diner. D’abord parce que le virus est toujours présent dans la tête des gens, mais aussi pour des questions d’éthique. 

 

-       La télévision existe toujours, mais on s’en sert peu. Nous avons d’autres moyens de nous informer. Le cinéma reste un loisir très apprécié.

 

-       Les smartphones et les réseaux sociaux existent toujours aussi. Nous les utilisons sous une autre forme bien plus pratique qu’au temps de mes parents (par rétroprojection, où que nous soyons, à l’aide d’un simple petit objet).  Des études menées sur le sujet mettent aujourd’hui en évidence l’apparition de lésions cérébrales chez les personnes qui en ont abusé. Malgré cela et le fait que nous soyons fichés où que nous allions, nous avons toujours du mal à nous passer des écrans.  

 

-       La faim dans le monde existe toujours. J’espère que ça ne sera plus le cas le jour où ma lettre sera lue.

Chers gens du futur, je crois avoir fait le tour. J’aurais aimé finir ce devoir en vous disant que tout va bien dans le meilleur des mondes, mais vous savez comme moi que ça n’est pas vrai. Pour s’en approcher, il faut garder espoir et apporter sa contribution. Du haut de mes vingt ans, je vais continuer à regarder le ciel, chérir les gens que j’aime, et écrire. Pas seulement parce que j’ai eu peur de mourir il y a deux ans ou pour sauver la planète, mais aussi parce que j’y prends plaisir. 

Oops, j’oubliais... le mot qui selon moi, pourrait protéger l’humanité : La modération.

J’ai choisi de suivre les cours de protection de l’humanité parce qu’ils nous apprennent justement à rester modérés dans tous les domaines, sauf en amour et dans la bienveillance. Je crois que tout le monde sera d’accord pour dire qu’à ce stade, ce n’est plus une utopie mais une question de survie. 

 

Pour la postérité.

LETTRE N° 16 : « Le jour 1 »

Mardi 17 mars 2020.

Elle est posée là, juste à quelques centimètres du rebord de la fenêtre. C’est une guêpe. 

En temps normal, on ne prend pas le temps d’observer les insectes qui nous entourent. On les chasse, on les gaze, on les écrase. 

 

Aujourd’hui, c’est le jour 1. La guêpe me regarde depuis l’extérieur. Elle est majestueuse. J’ai l’impression, pour une fois, que l’air que je respire lui appartient. Que ma vie, est entre ses mains. Elle pourrait applaudir pour me réduire à néant, mais elle n’en fait rien. Elle me regarde, calmement.

 

Au loin, je n’entends pas le bruit sourd de la ville. Elle semble endormie, encore fiévreuse de la terrible nouvelle. Je vois des visages flous, cachés derrière des rideaux dans l’immeuble d’en face. L’inconnu est arrivé. Il est là, invisible, parmi nous. Pour l’instant, seule la peur est palpable. Il paraît qu’il ne faut pas paniquer. Il paraît que nous sommes en guerre. Deux phrases aussi insensées que notre mode de vie jusqu’à présent.

 

Mais je garde espoir. Bientôt viendra le temps de la solidarité. Il est peut-être trop tôt pour l’envisager, mais lorsque l’onde de choc sera passée, il ne restera que LE TEMPS. La nature est si bien faite, comparée aux hommes. Aujourd’hui c’est une fabuleuse opportunité dont elle nous fait cadeau : LE TEMPS. 

 

Fini la politique, les points de croissance et les contraintes fixées par la société moderne. Le château de cartes vient d’être balayé par un simple postillon. Nous sommes inquiets pour nos familles, préoccupés par la survie. Pourtant, nous sommes encore loin du compte, comparé à ceux qui souffrent et meurent chaque jour par millier, si loin de nos côtes. Nous sommes encore loin du compte, de ceux qui ont fuit la guerre et perdu des êtres chers. C’est une dramatique et formidable opportunité de devenir plus tolérants et solidaires. Plus respectueux et responsables, puisque de nos actions dépendent maintenant la survie de nos semblables.

 

J’aimerais te dire, à toi qui lis cette lettre, combien je te soutiens dans cette épreuve. Je ne te juge pas, et j’espère que tu en feras autant pour moi. Nous sommes tous des victimes, et l’heure n’est pas à la recherche d’un coupable mais de la responsabilité de chacun.

 

Je ressens une reconnaissance infinie envers ceux qui œuvrent en ce moment même pour que le reste du continent puisse manger et se soigner. Pour que les malades aient une chance de survivre et que les autres ne soient pas contaminés. Merci de votre humanité et de votre courage sans faille. 

 

Ce soir quand j’irai me coucher, je regarderai par la fenêtre. La guêpe aura disparu vers d’autres contrées. Je resterai là, entre quatre murs, à penser ces quatre mots : Ce n’est que justice. Je chuchoterai : « Vole ma belle, tu as gagné ta liberté ». 

Une lettre depuis la fenêtre.

LETTRE N° 15 : « Le ciel est bleu derrière les barreaux»

A l’attention d’un « doux-rêveur »...

Monsieur, je viens de visionner votre conférence du mois de janvier 2020 à Liège, « Comment habiter maintenant la terre ? » et je me dois de vous dire que vous aviez raison. Il faut être masochiste pour écouter la vérité sur notre monde pendant une heure dix-sept, mais  j’en suis venue à bout. J’ai même eu le sentiment de boire chacune de vos paroles comme si elles étaient évangiles.  Je ne croyais pourtant pas avoir l'âme d'une fanatique, de la même manière que vous n’êtes ni un leader, ni un religieux, ni un politique et encore moins un gourou. Ça tombe mal, la nature humaine est ainsi faite que nous croyons plus facilement en ces derniers qu’en la science elle-même. 

L’état des lieux que vous dressez de notre maison est terrifiant. Cette soif de vérité dont nous sommes privés par certains médias nous pousse à fermer les yeux sur la réalité depuis bien trop longtemps. Nous sommes des habitants de la terre, à la recherche d’un idéal. Nous nous sommes égarés en chemin sur la définition même de cet idéal. Peut-être que réussir à vivre en harmonie avec les autres était un début de réponse, mais j’ai le sentiment que nous ne le saurons jamais. La tolérance est aujourd’hui synonyme de naïveté, voire de faiblesse. J’ai honte de cette société qui valorise la domination plutôt que la bienveillance. J’ai honte d’y participer.  

Et puisque nous sommes entre nous, je vais vous avouer une chose : j’éprouve le désir secret d’avoir moins. J’ai l’ambition de ralentir, d’écouter, de contempler, d’écrire. In fine, de jouir sans consommer. Pourtant, je dois bien admettre que j’en suis incapable. Et c’est bien cela, le problème. Nous n’arrivons même plus à obéir à notre propre volonté, par peur d’outrepasser les conventions. Nous sommes esclaves, que nous l’acceptions ou pas. 

Comment en est-on arrivés à ce point de non-retour ? Nous sommes tous là, à nous agiter comme des poissons dans un bocal. L’eau s’évapore et nous nous plaignons des traces de doigts sur la vitre. J’ai peur pour l’avenir de nos enfants. Je crains d’être coupable. Quant à vous, je sais bien que vous n’êtes pas un sauveur ni même un héros qui détient les réponses. Vous êtes un homme qui s’interroge, qui pose les bonnes questions. Nous en manquons cruellement en ces temps. 

J’aimerais vous dire de ne rien changer dans votre façon d’être et de grâce, de continuer à déverser la vérité sur l’état de santé de cette planète et de ses vivants. Nous sommes plus nombreux que vous le croyez. Nous sommes derrière vous, encore timides par tant d’années de soumission. Nous avons été dressés par des représentants (si peu exemplaires) qui ont tout fait pour que nous soyons incapables de réfléchir par nous-mêmes. Nous ne seront jamais des hommes de science, mais nous resterons de doux rêveurs attachés à des héros imaginaires. 

Alors, si vous n’êtes ni un héros, ni un exemple, acceptez au moins de devenir un symbole, puisqu’ils sont si chers à nos yeux. Le symbole de la prise de conscience. L’ennemi de la passivité, de la fatalité et du mensonge. Celui de la volonté d’un monde nouveau.

Une activiste des mots parmi tant d’autres. 

 

LETTRE N° 14 : « J'aurais pu naître ailleurs...»

Je suis ici, ils sont si loin. Je pense à eux alors qu’ils ne penseront jamais à moi, ni à vous. Ils ne nous connaissent pas et pourtant, ils peuvent changer nos vies. Nous marquer profondément.

Je pense à elle, chevauchant ses buffles dans une clairière de l’Himalaya. Elle court pieds nus, comme si le vent pouvait la porter. Elle sourit aux arbres, comme s’ils pouvaient la faire danser. Elle regarde les choses, comme si c’était la première fois. C’est une enfant de la terre, et moi je vis sur une autre planète. 

Je peux faire semblant de reprendre le cours de ma vie, comme s’ils n’avaient jamais existé. Je peux me soucier de mon rendez-vous tardif chez le dermatologue, ou de l’attente chez mon généraliste. Je peux râler parce que ma freebox ne fonctionne pas, alors que je paye un abonnement tous les mois et une redevance télé. J’aurais beau en vouloir au monde entier parce qu’il n’y a plus de beurre allégé au rayon frais, ça ne changera rien. Je ne pourrai pas les oublier. 

Je me souviendrai des longues heures qu’elle a passées à traire ses vaches. Je repenserai aux efforts qu’elle a fournis, en pleine nuit, pour fabriquer elle-même son beurre. J’aurais honte d’avoir gaspillé ma bonne humeur, pour tant de problèmes futiles. 

Je pense à toi, vieillard à la peau mate et au regard azur. Ta vie est si dure et pourtant, tu ne te plains pas. Tu aimes cette vie, parce que tu l’as choisie. Pour rien au monde tu ne l’échangerais contre quelque confort que ce soit. Tout ce que tu réclames, c’est le droit de vivre dans la nature, en harmonie avec ta famille et ces animaux que tu chéris tant.  

Quand je fulmine en voiture, dans les bouchons, je pense encore à vous. Je pense à la transhumance. Aux jours de marche sans fin, dans les montagnes. Les animaux chargés, vos jambes et vos pieds usés, le sourire sur vos lèvres. Je suis déçue d’avoir perdu une heure pour rentrer chez moi, alors que vous êtes reconnaissants d’avoir pu atteindre le premier village en vie. 

Pendant que j’hésite encore sur mon prochain programme Netflix, des images furtives me traversent l’esprit. Je vois la vallée, baignée de soleil. J’entends Najma, qui rit à cœur joie. Les mèches indisciplinées de ses cheveux noirs, qui chatouillent les fossettes de ses joues. Son petit duvet brun, au-dessus du front. Sa façon de se coucher sur les buffles, de les enlacer en se pendant à leur cou. De sauter de l’un à l’autre sans qu’ils ne haussent un sourcil, comme si le poids de son corps ne pesait guère plus qu’une poignée de plumes. C’est une enfant de la lune, qui croque la vie à pas de géant. 

Je ne me sens pas coupable de posséder plus d’objets, plus d’argent ou plus de confort. Je me sens coupable de ne pas savoir jouir des plus belles choses dans ce monde. Des choses qui ne s’achètent pas. De ne pas savoir être en communion avec la nature, comme eux. Pire encore, de la détruire pour faire semblant d’apprécier des biens que je n’ai jamais réellement souhaités. Je me sens étouffée dans un mode de vie que la société m’impose. Dans un quotidien que je n’ai pas choisi et un métier que je n’aime pas. Je fantasme leur vie, faite d’un essentiel qui nous manque. Mais la vérité, c’est que si demain je me retrouvais dans les plaines avec les buffles, je serais bien malheureuse aussi.
  

Ne pourrait-il pas exister un univers parallèle où l’équilibre serait roi, et non l’extrême ? La consommation ne rimerait pas avec bonheur, mais le bonheur ne s’obtiendrait pas non plus au péril de sa vie. Je veux le beurre et l’argent du beurre. Eux, ils risquent leur vie pour le fabriquer, le vendre et survivre jusqu’à l’été prochain. J’ai honte. Et si je sais que je ne peux pas changer le monde, alors chaque jour je me le répèterai : « J’aurais pu naître ailleurs ».

 

Tout ça est insensé. Ce monde est insensé. Je suis ici, et eux là-bas. J’ai tant de choses et eux si peu. Ils sont si riches, et nous si creux. Pourtant, nous avons le même ciel au-dessus de nos têtes. Parfois j’imagine leurs longs voyages depuis l’Himalaya. J’imagine la petite Najma, tout en haut, qui promène ses bêtes. Sa mère, plongeant ses mains expérimentées dans l’eau gelée, pour faire la vaisselle. Son père, transportant le bois depuis la forêt. Le grand-père et son regard bleu, trahissant l’inquiétude pour l’avenir de  ses petits-enfants. 

Nous avons tout, et ils n’ont rien. Ils savent tout faire, nous sommes des bons à rien. Je vis dans un cube, je me déplace dans un cube, travaille dans un cube et mange ma nourriture dans des cubes. Je gagne de l’argent pour acheter un petit rectangle, puis un moyen, et un plus grand. Najma profite du soleil la journée, et s’endort dans le berceau de la lune, le soir. Najma vit sur terre, et tant qu’elle sera ronde, elle n’aura pas besoin d’aller aux quatre coins du monde pour être heureuse. 

Aux hommes fous qui nous dirigent, et à ceux qui ont plus qu’il ne leur en faut, je voudrais dire une chose : prenez le temps de regarder ces terres inconnues. Peut-être comprendrez-vous que si le peuple devient fou, ce n’est pas parce qu’il envie votre rang, ou votre argent. C’est exactement l’inverse. 

Nous aurons beau faire trois fois le tour de la terre en voiture, en avion ou en bateau ; voler par-delà les étoiles pour décrocher la lune... ça ne sert à rien si nous oublions que Najma existe. Nous ne voyons qu’un croissant, là où l’enfant danse sur la plaine. Les hommes sont petits, avec leurs sabots d’éléphants. Najma et ses buffles s’élèvent bien plus haut, à pas de géant.

Lettre au monde.

Lettre N°4 : Germinova

 

  Nous sommes en 2097. Je me souviens qu’autrefois, j’avais mon portable greffé dans la main. J’ai l’impression que c’était hier. Nous, les anciens jeunes, toujours à trimballer ce truc partout, même aux toilettes. Jusqu’à ce qu’ils prouvent officiellement le lien entre certaines tumeurs malignes du cerveau et les ondes des smartphones. 

  Ah, la fameuse époque des selfies ! Elle semble si lointaine, aujourd’hui. On utilisait tout un tas de filtres, pour gommer les traces du temps. Pour se voiler la face. C’est drôle, quand j’y repense, à vingt ans, il me suffisait de prendre une photo de moi pour me trouver jolie. Arrivée à trente-cinq, j’en prenais une dizaine, et je choisissais la moins moche. Ces conneries étaient devenues une préoccupation, avant le reste. 

  Ben oui... le reste. La faim dans le monde, la perte des acquis sociaux, les cancers dus à la pollution et la nourriture industrielle. L’écart entre les pauvres et les ultra-riches. La cruauté tolérée envers les animaux d’élevage. Tout ce reste, quoi. Ça ne voulait pas dire qu’on ne s’en souciait pas, loin de là. Mais cela faisait partie des injustices instaurées par la société contre lesquelles nous ne pouvions rien. On subissait sans broncher, en prenant les choses comme une fatalité.

  Pour autant, nous ne supportions pas l’idée du temps qui passe. Cette loi de la nature devenait inacceptable. Et puis quoi encore ? Fallait-il qu’on devienne des vieilles pommes ridées pour justifier notre sagesse ? Fallait-il qu’on affuble les femmes d’une étiquette « cougar » dès l’âge de la trentaine, pour qu’elles puissent assumer leur soif de vivre ? Non, ça ne se passerait pas comme ça. Il devait bien y avoir une solution quelque part, contre l’obsolescence programmée de notre enveloppe.

  Alors nous avons continué à étaler nos vies sur Instagram, en les comparant avec celle des autres. Nous nous sommes sentis rassurés, en capturant des images parfaites. Nous avons été consolés à coups de likes.  Nous avons blâmé « la société », pour tous les maux dont nous étions victimes. Rentrer dans une taille 36, avoir le cheveu péroxydé, les pommettes hautes. Retenir sa jeunesse à tout prix, pour sauvegarder sa dignité et empêcher l’inévitable dégradation des cellules. Pour déjouer le sort du véritable coupable : le temps. 

  Tout a commencé en 2045, quand les puissants de ce monde ont finalement compris que l’accumulation des biens matériels ne rendait plus les gens heureux. L’illusion prenait fin. Pas parce que les gens n’y croyaient plus, mais parce qu’ils n’avaient plus les moyens. Le rêve américain n’existait plus. Devenir propriétaire devenait inaccessible. Faire le tour du monde était déraisonnable, autant que de posséder une voiture. Avoir deux enfants ? Même pas la peine d’y penser. Quant à trouver un travail épanouissant, cela tenait du domaine de l’impossible. Quel rêve restait-t-il ?  Comment l’utopie de la croissance infinie pouvait-elle perdurer dans ces conditions ? Et comment pouvait-elle répondre, en même temps, à la réelle problématique de la surpopulation ? C’est ainsi qu’en 2060, la pilule Germinova fut commercialisée. 

  Les publicitaires en avaient rêvé, les scientifiques l’ont fait. Bien plus qu’une révolution, Germinova remet en cause les lois de la nature grâce au développement d’un traitement, à partir de cellules souches de rats-taupes. Ces petits animaux étranges vivent dans des galeries souterraines, en Afrique de l’Est. Au bout d’une trentaine d’années, ils meurent subitement par épuisement de leurs cellules, sans que le temps n’ait eu d’emprise sur leur apparence. Le processus ayant été transposé avec succès sur des singes au début des années 2020, les  lobbies pharmaceutiques ne tardèrent pas à commercialiser le traitement.

  Depuis ce jour, vieillir n’est plus une fatalité mais un choix. Le souhait ultime de chaque être sur cette planète a été exaucé. Quelques uns font exception, c’est vrai, mais la grande majorité n’a pas su y résister.

Soyons honnête, qui n’a jamais désiré pouvoir stopper la naissance de la première ride, et ce, définitivement ? Au revoir les poches, adieu pattes d’oie, bonjour les tignasses fournies et les cellules à foison ! L’éradication de la décrépitude, sans effort. Le mythe de la jeunesse éternelle, devenu enfin réalité grâce à la simple prise d’une pilule chimique. Déglutir une fois par jour, pour accéder au Val hala

Mais attention. Dans ce déferlement d’euphorie, un détail subsiste. Nous parlons bien ici de jeunesse éternelle, et non de « vie éternelle ». La différence est de taille. Le prix à payer aussi. Mais il est à la portée de tous. Ce prix, c’est le temps. Nous sommes onze milliards d’individus. Les guerres, les catastrophes climatiques n’ont pas suffi à enrayer notre prolifération et nous nous sommes adaptés à la pollution de l’environnement. Que fallait-il faire pour que les gouvernements puissent diminuer la population sans déclencher une épidémie ou une guerre atomique ?

  C’est là, que le Saint Graal est entré en jeu. Le traitement Germinova, pour tous. Pris en charge intégralement par la sécurité sociale (ce qu’il en reste), pour les heureux volontaires. Pendant la durée de la cure, vous ne vieillissez pas. Du moins en apparence. Vous restez figé en pleine fleur de l’âge, jusqu’à la décomposition brutale de vos cellules. En d’autres termes… la mort. Une mort prématurée, puisque la dégradation des cellules intervient une trentaine d’années après la première prise. Tout comme la durée de vie des rats-taupes. 

  Moi, je m’appelle Leslie. J’ai cinquante-quatre ans. J’ai commencé à prendre ma première pilule Germinova en 2068, quand j’avais vingt-cinq ans (l’âge légal pour débuter le traitement). Mon compagnon, lui, fait partie des vingt-huit pour cent de la population ayant refusé le traitement. Un décalage physique que nous vivons plutôt bien. J’ai avalé cette première pilule un vendredi. Je m’en souviens encore, j’étais excitée comme une puce. J’ai pensé que c’était le fameux premier jour du reste de ma vie. Pourtant, rien d’exceptionnel ne s’est passé ce jour-là. Evidemment, puisque rien n’allait plus jamais changer jusqu’à mon dernier jour. Mon visage et mon corps resteraient intacts, jusqu’à mon dernier souffle. 

  Pouvait-on revenir sur sa décision ? Oui. L’arrêt du traitement était possible. Dans ce cas, le corps reprenait le cours de son évolution là où il s’était arrêté. Mais la consommation répétée des cellules souches ne garantissaient pas de survivre au-delà de la soixantaine, une fois le traitement entamé. La mort était programmée prématurément dès le début du jeu, même si la jeunesse, elle, avait été retardée. C’est pourquoi la plupart des clients ne tentait jamais d’interrompre le traitement, une fois commencé. C’était tout, ou rien.

Comment en est-on arrivé là ? Vous voulez dire, comment en est-on arrivé à « préférer mourir plus tôt, pour rester jeune plus longtemps ? » Je n’en sais rien. C’était déjà comme ça quand je suis née. Les réseaux sociaux, Instagram, la publicité… peut-être les trois, couplés à une société où seule l’image compte et où l’on jette les gens « obsolètes » comme des kleenex. Les femmes, surtout. Je ne me suis jamais vraiment posé la question, avant. Je crois qu’on nous a éduqués à être effrayés davantage par la vieillesse que par la mort. J’imagine que ça arrangeait bien le gouvernement, de pouvoir profiter des actifs sans pour autant devoir les entretenir une fois l’âge de la retraite atteint. Une bonne solution pour réduire la population mondiale et engranger plusieurs milliards d’économies… sur la base du volontariat. Quoi qu’il en soit, j’ai fait ce choix. Je ne peux pas le nier.

Un an. C’est le temps qu’il me reste à vivre, d’après les statistiques. C’est inconcevable de penser que l’année prochaine je ne ferai plus partie de ce monde. Je suis jeune et en bonne santé. J’ai encore des projets, des envies… des gens que j’aime avec qui les partager. Comment ai-je pu croire une seule seconde que les désagréments de la vieillesse surpasseraient l’envie de vivre ? Comment ai-je pu programmer mon suicide à un âge où tout est encore possible ? Pire encore, pour une raison aussi futile que celle de conserver ma plastique ? 

L’année prochaine, nous ne fêterons pas nos vingt ans de vie commune, avec mon mari. Je ne serai pas témoin de l’an 3000. Nous n’aurons jamais d’enfant, parce que je croyais avoir le temps, aveuglée par l’illusion de la jeunesse. Lorsque j’ai pris conscience du temps, je n’en avais déjà plus assez. 

L’année prochaine, c’est mon corps sans vie encore juvénile, qu’ils célèbreront dans une boîte. Je serai désirable, éternellement. N’était-ce pas ce que je souhaitais, au départ ? Prétendre le contraire serait un mensonge. Mais lorsque j’ai pris ma décision, je n’avais que vingt-cinq ans. Un âge encore déraisonnable pour faire preuve de sagesse. Je n’étais capable que de penser à ma petite personne. Le reste semblait accessoire. J’étais impulsive, je ne savais pas ce que je voulais. Comment pouvais-je avoir peur de vieillir, alors que je n’avais pas encore fini de grandir ? Je venais de tuer dans l’œuf ce privilège, à l’instant même où j’avais avalé la première pilule.

Depuis, je n’ai cessé d’observer ce visage lisse et imperméable au changement. La science m’a permis de faire abstraction de la loi de la nature la plus élémentaire : Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Mais en refusant de me soumettre à cette règle immuable, j’ai verrouillé mon esprit à toutes les autres étapes importantes de la vie. Je n’ai pas pris conscience de ma mortalité.

Partager. Voilà, le vrai sens de la vie. Celui que l’on acquiert avec l’expérience. Celui qui nous apprend la sagesse quand on admet ne plus être le centre du monde. Celui qui privilégie la transmission, plutôt que la possession. Mais pour trouver ce sens, cela prend du temps. Cela demande un mûrissement, un chemin parcouru. Une réflexion que j’entrevois seulement maintenant, à l’aube de ma mort. 

Comme je regrette de ne pas avoir eu ce privilège avant ! Comme je souhaiterais pouvoir recracher ces maudites pilules les unes après les autres, quitte à flétrir en quelques jours, comme une rose en fin de vie. Mais je suis là, à penser à cette famille que je n’aurai pas. Au chagrin de mon mari, quand je ne serai plus là. Aux petits-enfants que je ne connaîtrai jamais, à travers mes yeux de vieille dame. A tout cet égoïsme qui m’a rongé pendant cette jeunesse prolongée, m’empêchant de m’intéresser réellement à qui que ce soit d’autre, plutôt que moi. 

Je voudrais leur dire, à cette nouvelle génération, de ne pas avoir peur de vieillir. Nous sommes programmés pour refuser l’inévitable, parce que nous avons peur du pire. Ce pire, ce n’est pas la vision d’une ride qui se creuse, ou la peau qui se ramollit. Ni même la mort elle-même. Non, le plus grave, c’est le refus d’admettre que la nature est au-dessus de notre volonté.  La folie, c’est de penser que votre jeunesse ou votre beauté sont vos seuls atouts pour rester vivant dans cette société. Je reconnais que ce n’est pas facile de lutter contre une pensée qui nous est imposée chaque jour, à coup de pilon et de pop-up publicitaires. Mais la conséquence de cette jeunesse forcée est l’apparition d’une population qui passe son temps sur des sites de rencontre, et à claquer son fric le plus possible avant la fin du traitement. Nous voulons tous profiter un maximum de nos belles années, parce que nous les avons payées de notre vie, in fine. Le plaisir doit être à la hauteur du sacrifice. 

Mais de quel plaisir parlons-nous ? Celui d’être une coquille lisse, sans imperfection, mais totalement vide ? Sans fêlure, ni échec ? 

Je vais me confier à vous. Maintenant que ma fin est proche, je repense aux mains de ma mère, marquées par des taches de rousseur. Elles caressaient mon visage, quand je ne trouvais pas le sommeil. Je revois les veines apparentes, sur celles de mon père, quand il m’apprenait à faire du vélo. Je n’ai pas oublié non plus à quel point j’aimais embrasser les joues creusées de ma grand-mère, et passer ma main dans les cheveux blancs de mon grand-père. Ce sentiment de sécurité, cette confiance, cet amour… je ne pourrai jamais les inspirer à mon tour.

J’ai sali mon cœur pour plaire à mes yeux, et j’ai tenté de tromper la mort. Vendre mon âme au diable aurait sûrement été plus salutaire. 

Alors, si je n’ai pas pu transmettre la vie, j’aimerais au moins partager ces mots avec les enfants que je n’ai jamais eus. Je voudrais leur dire : « Je vous en prie, ne suivez pas ce chemin. N’ayez pas peur d’être vous-même. N’ayez pas peur d’accepter ce qui doit advenir. C’est le plus beau privilège que la vie puisse vous offrir.»

 

Lettre posthume de Leslie, 
décédée le 21 novembre 2098 à 55 ans 

Lettre N°10 : GRAIN DE SABLE

 

La nuit dernière, j’ai eu du mal à trouver le sommeil. Mes pensées n’ont pas cessé de courir les unes derrières les autres. Elles ont tourné en rond comme des poissons dans un bocal, se cognant aux parois dans un élan de désespoir.  Puis, elles ont subitement cessé d’exister au moment même où elles prenaient conscience de leurs limites. 

« Je ne suis rien »

Ce sont les quatre mots qui sont apparus, à la place de tout ce remue-méninge. Quatre petits mots, que l’on peut interpréter à sa convenance. Peut-être veulent-ils tout dire. Peut-être n’ont-ils aucun sens. C’est là, toute leur importance. 

Hier soir, pendant le dîner, alors que je jactais comme une poule sur tous les sujets sociétaux et politiques possibles qui me révoltaient, mon mari m’a dit : 

«  Je crois qu’il est prétentieux de croire que nous puissions avoir une quelconque importance ou utilité dans ce monde ».

Il m’a coupé le sifflet. Que répondre à ça et par où commencer… la faim dans le monde ? Les inégalités sociales, la pauvreté des travailleurs, les mensonges de ceux qui nous dirigent, l’injustice, l’individualisme, l’acharnement d’un système capitaliste qui est en train de s’écrouler et nous avec…

Il m’a répondu :

—            Tu ne m’écoutes pas. Je ne te parle pas de politique. 

J’ai surenchéri, en liquidant mon verre de vin :

—            Pourtant, c’est exactement de politique, dont il s’agit. C’est exactement à cause de la politique, que tu en arrives à ce genre de conclusion. La résignation est une forme de désespoir. Admets-le, que tu es désespéré !

—            Ok, je suis désespéré. Mais pas plus que toi. Admettons deux secondes, que notre société change, et qu’instantanément, toutes les causes qui te révoltent, cessent d’exister... et que tu puisses choisir librement comment passer ta vie sur terre. 

—            Oui, et alors ? Où veux-tu en venir ?

—            Cela aurait-il une plus grande importance, que tu sois en train de nourrir des vaches dans une ferme à la campagne, ou bien là, à cette table, en train de manger une poêlée de légumes industrielle, accompagné par les cris de plaisir de la voisine du dessus ?

—            Je ne comprends pas le sens de ta question. Bien sûr que ça aurait une importance pour moi. 

—            Oui, pour toi. Mais ça ne changerait rien au monde. Ça ne changerait rien au fait que nous sommes huit milliards dans un clapier. Tu parles de l’individualisme comme un des maux de la société, mais c’est exactement ce dont tu fais preuve, quand tu dis « pour moi ».  Tu ne penses qu’à ton bonheur, à toi.

—            Non, c’est faux. Ce n’est pas parce que je suis consciente d’exister que je suis forcément individualiste ! Et puis le bonheur n’existe pas, de toutes façons. Ce que je cherche, c’est la liberté. La liberté existe, elle nous pousse à aspirer à une vie meilleure. C’est la seule raison légitime d’être égoïste.

—            Tout ça, ce ne sont que des mots. Des mots qu’on manipule selon notre point de vue. La vérité, c’est que nous ne sommes que de passage. Et pour éviter d’y penser, on cherche à s’occuper l’esprit avec tout un tas de problèmes qu’on ne peut pas résoudre.

—            M’enfin qu’est-ce qui te prend tout à coup ?! Ces mots, ils veulent dire quelque chose, pour moi ! Parce que j’existe ! Parce que je suis là et que j’ai le droit de penser comme je l’entends ! 

—            Tu vois, tu recommences. Nous vivons dans une fourmilière, et toi, tu crois que ton avis compte. Les mots ont le sens que tu veux bien leur donner, c’est tout.

La colère s’est emparée de mon corps chaud. J’étais à court d’arguments, devant tant de désespoir assumé. Je ne me suis pas démontée.

—            Parce que tu crois que ce n’est pas de l’individualisme, de croire que rien n’a d’importance? Que nous n’avons aucune emprise sur quoi que ce soit ? Je dirais même plus, c’est de l’irresponsabilité envers les générations futures. Ça reviendrait à dire : « Laissons pourrir le monde, profitons du présent et advienne que pourra, de toutes façons nous n’y pouvons rien ». Si ça, c’est pas de l’égoïsme au sens propre du terme !

—            Mais qui suis-je, moi, pour penser que je pourrais avoir une influence sur le cours des choses ? Je ne suis qu’un homme. 

—            Toi, seul, non. Mais ensemble, si. Nous avons le devoir de nous indigner quand c’est nécessaire, de nous soulever quand nous n’avons plus le choix. Pour sauvegarder nos droits, mais aussi pour protéger ceux de nos enfants, par exemple. 

—            Et après ta révolution ? Tu te sentirais plus utile ? 

—            J’aurais le sentiment du devoir accompli. C’est déjà ça. 

—            Te sentirais-tu plus libre ? 

—            Peut-être pas, mais j’aurais essayé. Ça donnerait un peu plus de sens à ma vie. Un sens que je ne trouve pas en me levant chaque jour pour remuer du papier et saisir des chiffres dans un ordinateur jusqu’à ce que mort s’ensuive. 

Il me regarde avec des yeux ronds.

—            Pourquoi on parle de tout ça, déjà, ma chérie ? 

—            Tu me trouvais chiante, de me révolter contre tant de causes inutiles. Et prétentieuse, de croire que l’on peut changer le monde… c’est à peu près ça, non ? 

—            Oh allez…le prends pas comme ça, on discute ! Je dis juste que j’ai l’impression que toute cette énergie dépensée et cette colère sont vaines, comparées à notre influence réelle sur le monde. Si on avait le compte en banque des héritiers Rothschild, je dis pas, mais nous...

—            Tu sais quoi ? Si je me laissais gagner par ce que je ressens quand je t’écoute, j’irais chercher une corde tout de suite. 

—            Oh, toi, aussi... il faut toujours que tu dramatises tout ! 

—            Comment ?! C’est toi qui dis que la planète entière est un panier de crabes sans intérêt et que nous n’avons aucune influence sur ce qui nous entoure, et c’est moi, qui dramatise tout ?

—            Bon, stop. On arrête de parler de ça, ma chérie. T’as mangé quoi, aujourd’hui à la cantine ? Du lion ?

J’ai fait claquer ma fourchette dans l’assiette. Non pas par capitulation, mais pour signifier que je n’avais plus faim. 

—            Tu veux que je te dise ? lui ai-je répondu. Je préfère être un grain de sable inutile dans l’univers... rien qu’un tout petit grain de sable insipide mais rempli d’espoir, plutôt qu’une coquille vide qui ne croit plus en rien. A la cantine, y’avait des lasagnes. 

Après le repas, nous nous sommes endormis devant une émission de cuisine à la con, sans dire un mot de plus. Quand je suis partie me coucher, j’ai eu du mal à trouver le sommeil. Les pensées n’ont pas cessé de courir les unes derrières les autres. Elles ont tourné en rond comme un poisson dans un bocal, se cognant aux parois dans un élan de désespoir, puis ont subitement cessé d’exister au moment même où elles prenaient conscience de leurs limites. 

« Je ne suis rien ». Mais je suis là... et j’espère.

 

Lettre au néant.